L'HOMME PARTENAIRE DE DIEU
Gn 4, 17-24 ; Mc 3, 13-19
(30 janvier 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'homme a inventé la musique pour louer Dieu …
|
F |
rères et sœurs, vous avez peut-être écouté d'une oreille un peu surprise et distraite le petit passage de la Genèse que nous avons entendu tout l'heure. Cela s'appelle le récit des origines. Vous avez vu que cela ne correspond pas beaucoup à notre manière d'envisager aujourd'hui les hommes préhistoriques. En effet, on a l'impression que Caïn après le meurtre de son frère a eu des enfants, puis des enfants sont nés aux enfants, une vraie vie de famille. Simplement ce qu'il y a d'original dans ce texte, c'est ceci. On nous dit : Enoch est un constructeur de villes, Yabal fut l'ancêtre de ceux qui vivent sous la tente et qui ont des troupeaux. Yubal était l'ancêtre de tous ceux qui jouent de la lyre et du chalumeau, l'équivalent du galoubet aujourd'hui, donc l'ancêtre des tambourinaïres. Tubal-Caïn, était l'ancêtre des forgerons des outils en cuivre et en fer.
On se dit : c'est très simple, l'auteur a voulu attribuer à ces personnages légendaires les grandes inventions de l'humanité : le travail du métal, la vie urbaine, la musique, etc … C'est vrai, mais précisément, c'est cela qui est intéressant. Si vous aviez interrogé des Grecs ou des Romains en leur demandant qui a inventé la musique ? Ils auraient dit : c'est le dieu Pan, ou c'est le demi-dieu Orphée qui a inventé la musique. Si vous aviez demandé : qui est-ce qui a inventé le travail de la forge ? Ils vous auraient répondu : mais c'est le dieu Ephaïstos, ou Vulcain qui travaille dans sa forge au fond de l'Etna. Si on avait demandé : qui a inventé les villes ? ils auraient répondu : ce sont les dieux, ils ont inventé l'Olympe qui est la première forme de la ville. Or, précisément la Bible ne dit pas cela. Elle ne dit pas que les hommes n'ont fait qu'appliquer les inventions des dieux. Elle nous présente les hommes comme prenant en main leur destin. Ce sont les hommes qui inventent la forge, la musique, ce sont les hommes qui inventent la forme de vie en société qui s'appelle la ville. Ce sont les hommes qui inventent la vie pastorale et la culture des champs.
Autrement dit, le portrait que la Bible nous fait dans ce petit passage qui ne correspond pas à des personnages réels, il n'y a pas de souci de ce côté-là, mais c'est une vision tout à fait nouvelle, et tout à fait moderne. Ce que la Bible veut nous montrer à ce moment-là c'est que quand l'homme a été créé, il a été créé pour prendre en main son destin à la fois au point de vue technique, au point de vue de la culture, au point de vue des arts, au point de vue de tout ce qu'il sait faire. Donc, ce petit texte sous une apparente naïveté, nous livre quelque chose de très profond sur l'histoire et sur la vie humaine. Nous vivons aujourd'hui dans un monde où un des modèles de la vie, c'est précisément l'entreprise. Je pense que Marcel pour lequel nous prions aujourd'hui, dans sa vie a vraiment expérimenté cela en tant que responsable de ce qu'était une entreprise. Ce n'était pas de la forge, c'était de l'aluminium qui ne se forge pas, mais voilà !
En réalité, la notion même d'entreprise, c'est-à-dire l'homme dans le monde où il est, avec les ressources qu'il a, avec le savoir-faire qu'il a fait face à son destin, à la vie sociale, à l'amélioration des conditions humaines, c'est ce que dit ce petit morceau de la Bible.
L'homme n'est pas la marionnette de Dieu qui lui dicterait sa conduite. Non, l'homme dès le moment de sa création se voit confié son propre destin, à sa propre initiative, à son esprit d'entreprise pour qu'il fasse vraiment face à la réalité. Je trouve que c'est merveilleux que la Bible ait eu, alors qu'elle n'avait pas du tout les moyens de penser, car le peuple hébreu n'avait pas les moyens culturels, les moyens d'entreprises, de moyens techniques et scientifiques que n'en avaient les habitants du croissant fertile : que ce soient les égyptiens, qui ont construit les pyramides, les hébreux n'ont jamais fait de pyramides, que ce soient les mésopotamiens, les hébreux n'ont jamais construit de ziggurats. Le mieux qu'ils aient fait, c'est un petit temple qui devait faire six mètres sur six, et cela les émerveillait complètement.
Mais cela n'empêche qu'à travers cette expérience, les auteurs de la Bible avaient compris ce qu'est l'homme, non pas simplement qui fait ce que lui dictent les dieux en se tenant à carreau, en disant : je vais jouer de la flûte, comme Orphée ou Pan, et je ne dépasse pas les limites de l'art. Mais au contraire, c'est un homme qui prend en main son destin, qui voit que sa présence dans le monde n'est pas écrite et toute faite. C'est pour cela qu'au milieu de cela, il y a évidemment Lamech qui lui, n'est pas un tendre et qui de temps en temps se venge avec cruauté, mais c'est l'histoire humaine. C'est l'histoire humaine avec ses merveilleuses initiatives des gens qui se mettent au service les uns des autres, et il y a en même temps des crapules. C'est cela la vie, c'est cela l'humanité.
Nous touchons là quelque chose de très profond dans la compréhension à la fois juive et chrétienne de l'homme. L'homme, c'est vraiment d'abord la liberté. Le partenaire de Dieu ce n'est pas quelqu'un qui vit courbé, soumis de façon fataliste aux injonctions de Dieu. Ce n'est pas parce que Dieu nous a révélé son amour et sa Parole que pour autant il nous a tout tracé notre destinée. Au contraire, il attend de nous que toutes les ressources qu'il a données par la puissance de son amour créateur, nous-mêmes, nous réagissions et nous répondions par l'initiative d'un amour également créateur. C'est vraiment la vision juive et chrétienne du monde, de l'homme et de l'histoire.
AMEN