LA LOI

Gn 18, 1-15

(31 janvier 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Martrin : Le don de la Loi 

A

vant que Dieu ne donne à son peuple la Loi par Moïse, Il était Lui-même venu visiter l'homme. Il avait Lui-même accepté l'invitation de l'homme, Il avait Lui-même mangé à la table d'Abraham pour se refaire les forces avant de continuer son chemin. Avant la Loi, il y a eu la rencontre, le partage déjà d'un même pain. Après la Loi, Dieu reviendra dans son Fils, peut-être l'un des trois personnages qu'Abraham avait reçu, ces trois personnages mystérieux. Dieu Lui-même revient. Il refera cette fois-ci, non plus pour Abraham, non plus pour le seul peuple d'Israël mais pour tous les hommes, pécheurs compris, Il refera le même geste, revenir s'asseoir à la table des hommes et partager le même pain. La seule différence, c'est que ce n'est plus l'humanité qui donnera le pain à son Dieu, c'est Dieu qui donnera son corps à l'humanité. Et entre ces deux étapes, se situe la Loi.

       Cette Loi que Dieu avait donnée n'a donc pas, c'est évident, l'importance première, l'importance capitale, l'importance définitive de l'histoire des hommes. Elle est venue à un moment donné, puis elle a disparu ou plutôt elle s'est accomplie, dans la rencontre même entre Dieu et l'homme, l'Incarnation du Christ. Elle a été donnée comme secours momentané, comme guide ponctuel, quand l'homme était encore trop enfoui dans son péché et ses ténèbres. Alors qu'il risquait vraiment et définitivement la mort, Dieu lui a donné ce pédagogue, cette Loi pour qu'il puisse ainsi commencer à se diriger.

       Saint Paul dira : "Vous n'êtes plus sous la Loi: vous êtes sous la grâce !" C'est, à sa façon, reprendre cette parole de Jésus :"A vin nouveau, il faut des outres neuves ! Je suis le maître du sabbat !" ce qui veut dire qu'il n'y a plus de sabbat puisque le Maître est là.

       Je crois que souvent dans notre vie chrétienne, nous ne nous situons même pas au temps d'Abraham, et peut-être parfois encore moins au temps qui est le nôtre aujourd'hui de la présence du Maître. Et nous nous situons peut-être souvent, même en tant que chrétiens, dans cette période passagère de la Loi. Or Saint Paul nous le dit : "Vous n'êtes plus sous cette Loi, mais sous la grâce" c'est-à-dire dans la présence salvatrice de Dieu. Et cette présence salvatrice de Dieu vous est manifestée à la table du Seigneur où Lui-même vient vous donner sa chair, et c'est cette chair qui est le vin nouveau qui vous renouvelle, vous qui êtes des vieilles outres.

       Je dis que nous nous situons souvent dans cette période de la Loi parce que, et je m'en rends compte souvent, la Loi, pour nous, est très importante, même dans la vie chrétienne. Nous avons l'impression que si nous n'avions pas un certain nombre de commandements, si nous n'avions pas un certain nombre de positions officielles de l'Église sur un certain nombre de choses, nous ne saurions pas quoi faire. Si nous n'avions pas les commandements, nous serions laissés seuls à notre jugement. Cela n'est pas une attitude profondément chrétienne car nous nous raccrochons à ce qui n'est pas l'essentiel, et donc nous ne vivons pas de l'essentiel. Nous nous situons extérieurement par rapport à une Loi ou des commandements, cela c'est une attitude ancienne des vieilles outres dont parle le Christ. Nous n'osons pas nous situer de façon tout à fait nouvelle, non plus dans un rapport à une Loi qu'Il faut observer sous peine de punition ou en espérance de récompense, ce qu'il faut, c'est nous situer en fonction d'une personne, Celui qui est justement le maître de la Loi. Et quand nous avons le maître, nous n'avons plus besoin de la Loi, puisque la Loi devait y conduire. Lui-même est venu, Lui seul doit suffire.

       Nous sommes sous la grâce. Dans votre expérience quotidienne, si vous aimez vraiment quelqu'un, avez-vous besoin de loi pour vous dire ce qu'il faut faire ? Avez-vous besoin de commandements pour vous dicter votre conduite d'amour, d'estime, de don par rapport à cette personne? Mais si vous faites cela, vous ne l'aimez pas. Vous accomplissez une loi, mais cela ce n'est pas l'amour. Quand on aime vraiment quelqu'un, cet amour nous tient de loi, cet amour nous tient d'exigence, car si l'on aime vraiment quelqu'un, toute notre conduite, tout notre être, toutes nos paroles vont simplement vouloir montrer, manifester, exprimer à l'autre 1'amour qu'on lui porte. Et alors on sait très bien qu'on ne fera pas, qu'on ne dira pas n'importe quoi. Nous avons cet amour pour l'autre, et cet amour-là nous tient de loi. Si le Christ est présent dans notre vie, c'est cela qui doit se passer. Notre amour pour Lui doit être suffisamment vrai, sincère, désir pour que nous n'ayons pas besoin de savoir ce que nous avons à faire ou pas.

       Si nous l'aimons vraiment, spontanément, nous poserons des actes, nous aurons les sentiments, nous exprimerons les paroles qui seront, le plus possible, en accord avec Lui. C'est cela la perfection de la Loi. La perfection de la Loi, l'achèvement de la Loi, c'est la charité, et elle n'a pas besoin de loi.

       Je vous dis cela parce que, et peut-être moi le premier, souvent, nous ne savons pas comment nous situer dans l'Église entre ce commandement de la charité qui est maintenant unique, et un certain nombre de prescriptions. Et nous en venons souvent à avoir une attitude plus vétéro-testamentaire que néo-testamentaire. C'est tout simplement parce que nous n'avons pas encore accueilli suffisamment dans notre vie l'extraordinaire nouveauté de l'Époux. "Mes disciples n'ont pas besoin de jeûner ! Mes disciples peuvent cueillir du blé même le jour du sabbat, puisque je suis là !" Ils n'ont plus besoin de références à une Loi. Laissez-les tranquilles avec vos commandements de permis ou de défendu. "Je suis là!" Ils ont tout ce qu'Il faut, le reste, ça n'a plus d'importance. Et eux-mêmes sauront très bien que ce qu'ils font n'est pas en contradiction avec ce que je leur demande, puisque je suis là, même si, apparemment, c'est en contradiction avec la Loi.

       C'est cela qu'il nous faut continuellement retrouver au fond de nous-mêmes. Ceci est, je crois très important, parce que c'est à ce niveau-là que se situent profondément la manifestation et la preuve que la personne même de Dieu, que la personne même de Jésus est pour nous la totalité du salut, qu'il n'y en a pas d'autre Et vous le savez très bien, dans votre vie vous l'expérimentez tous les jours, la Loi ne sauve pas, elle nous sécurise peut-être, mais elle ne nous sauve pas. Ce n'est pas la même chose.

       Alors, qu'en cette eucharistie, où le Christ se donne comme "la Loi nouvelle" comme le don de la charité de Dieu dans son corps et dans son sang, laissons éclater en nous toute vieillesse, laissons-nous renouveler pour que, vraiment, cet amour de Dieu pour nous soit la seule Loi de notre vie, vis-à-vis de lui et vis-à-vis de nos frères.

       AMEN