SORTEZ DE VOTRE TORPEUR !

1 S 12, 6-15 ; Mc 4, 1-20

(2 février 2001)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

'évangile a plusieurs manières de dire la même chose. Vous croirez entendre et vous n'entendez pas, vous croyez voir et vous ne verrez rien. Autrement dit : nous dormons. Plus exactement, nous sommes dans cette torpeur dont nous pensons qu'elle est la vie, et c'est le jour où nous nous éveillons aiguillonnés par une épreuve intérieure ou extérieure, que nous nous apercevons que nous dormions et que nous étions dans une sorte de tor­peur, à l'image des apôtres qui au moment de l'agonie du Christ s'endorment comme les petits enfants qui s'endorment quand il y a trop de bruit dans la pièce, ils coupent avec l'extérieur.

Au fond, l'évangile, c'est un excitant qui vient frapper pour nous dire : "Tu dors et tu ne le sais pas, et cela ne dépend pas uniquement de toi". D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'on va se dire : je vais me réveil­ler à l'évangile que je vais m'éveiller. Car l'évangile nous éveille à une sorte d'attention de notre humanité qui va de sommeil en sommeil, mais sous un autre angle, ce serait de commencement en commencement, de réveil en réveil, et notre croissance d'adulte va de réveil en réveil. Il nous faut considérer qu'il y a des choses que nous ne voulons pas entendre, que nous ne voulons pas voir, que nous croyons voir et entendre, mais il y a quelque chose qui nous échappe de nous-mêmes et de Dieu. Il n'y a pas de certitude, mais il y a un chemin qui s'ouvre, et la Parole est active, mais pour qu'elle soit active et féconde, il faut qu'elle soit reçue dans une oreille et comprise par l'intelligence. Nous pouvons freiner cette activité à tout moment. Nous sommes là par exemple, en assemblée, nous sommes là les oreilles pleines du sable des soucis du monde, et les yeux embués par les images de ce monde, notez que les deux choses ne sont pas mau­vaises, mais elles font prétexte à l'obstacle.

Il faut nous laisser saisir par les images que l'évangile nous donne, la foule est là sur la rivage, le Christ est ailleurs, sur l'eau. La foule est affamée, on la retrouvera plus tard, dans la multiplication des pains, elle est à la fois un cœur ouvert, intéressé, in­terrogateur, et puis, il y a cette distance qui va de l'eau à la terre, et les images qu'il emploie, le semeur, les pierres, les broussailles, le chemin, tout cela fait comme un mouvement. Ce n'est pas tellement les idées, l'évangile n'est pas une série d'idées, que d'abord des images. Alors, avant de comprendre, ou de croire comprendre, de retrouver ce que je croyais comprendre de l'évangile, que j'ai comme vous, mille fois entendu, je laisse les images me féconder sans vouloir d'emblée les interpréter. Je les laisse venir, Il est là, Il parle, Dieu est venu, Il parle sur l'eau, et Il lance cette Parole qui traverse l'espace qui va de l'eau à la terre, ce rivage que nous retrouverons à la fin de l'évangile qui est à la fois le symbole de la Présence de Dieu, cette eau qui caresse la terre, et en même temps, cet autre rivage qui sera l'autre côté. C'est d'ailleurs un vieux symbole dans l'humanité que la mort soit représentée par le passage, par cet espace de fleuve, cet espace d'eau. On ne peut pas le toucher, la foule ne peut pas toucher le Christ, elle est là comme secouée par les vagues, dans une autre modalité qui est la fluidité de l'eau, et la foule est là sur la terre ferme, attendant de s'embarquer dans cette Parole. La Parole est une invitation au voyage, ce n'est pas moi qui le dit, les poètes l'ont dit avant moi.

L'évangile est toujours un peu plus loin. Le jour où je pourrai croire que je l'ai quelque peu at­trapé, il va glisser encore un peu plus loin pour me dire que je suis encore un petit peu sourd et un petit peu aveugle. Au fond, l'évangile, c'est une promesse faite à l'humanité, à sa grandeur, à sa hauteur, à sa noblesse, à son intensité, et nous n'avons jamais fini d'aller au bout.

Vous avez écouté mon homélie, vous n'avez pas tout écouté, parce que c'était peut-être fatiguant ou pénible, je n'en sais rien, mais parce que vous n'avez pas écouté tous les mots. Vous avez écouté des mots, laissez les mots résonner, ce sont ces mots-là qui serviront bien maladroitement, mais qui serviront d'ouverture, c'est cela les clés que Dieu se choisit au­jourd'hui pour ouvrir nos cœurs qui sont forcément fermés et qui pourtant sont appelés à s'ouvrir, pour qu'à la suite de cette parole la vraie Parole, celle qui est chair pénètre profondément, réellement et trans­forme notre humanité si désireuse de rencontrer Dieu.

 

AMEN