OU ES-TU ?

Gn 3, 9-24

(31 janvier 2003)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Montmort : Adam et Ève chassés du Paradis 

E

ntre l'épisode très riche en couleurs du possédé Gérasénien, le lac, la frayeur, et cette légion de démons, nous avons de quoi alimenter notre imagination. D'autant plus que nous avons entendu en première lecture que nous étions chassés du Paradis.

Je vais m'en tenir à un élément choisi parmi toutes ces images, qui est la question de Dieu : "Ou es-tu ?"Question fondamentale que Dieu va reposer de nouveau à Caïn : "Où est ton frère ?" Il aurait pu dire à Adam comme à Caïn : "Qu'as-tu fait ?" La question de Dieu n'est pas une question qui porte sur la conscience, la culpabilité, la question cherche à engager un dialogue : "Où es-tu ?" Elle est de lui demander de se regarder lui-même pour savoir comment et où il se situe. Donc, ce n'est pas au départ une sorte de doigt de Dieu pointé vers la faute pour, d'emblée, l'épingler, ce qui aurait pour conséquence de briser toute invitation au dialogue et de confondre l'homme et la faute, mais elle est de le situer, de l'inviter à se dire : "Je ne suis plus là !" D'ailleurs, il n'y est plus, puisqu'il se cache ayant entendu le pas de Dieu ; ce pas qui aurait dû susciter en lui une sorte de plaisir suscite maintenant l'effroi. Le bruit des pas de Dieu apporte la peur.

       Et nous entendons là un élément très important de ce texte de la Genèse. L'homme acquiert, reçoit, (peu importe le débat que nous mettons derrière ces termes) une conscience. A cette conscience s'accroche la peur, la culpabilité. Dieu ne parle pas en termes de Père à la conscience, il ne dit pas : "Qu'as-tu fait, examinons les faits." Mais il invite Adam ayant acquis cette conscience à accepter cette route, à la reconnaître, à dépasser la culpabilité qu'il en éprouve. Nous, quand nous nous confessons, nous confondons souvent notre propre conscience et Dieu, nous confondons souvent ce qui nous gêne et nous culpabilise et ce qui relève de la relation avec Dieu, et qui n'est peut-être pas la même chose. Nous nous plaignons finalement à nous-mêmes et de nous-mêmes à celui que nous imaginons qui nous écoute, et qui vraiment nous écoute en fait, mais nous nous préoccupons beaucoup plus de ce qui nous embête dans la vie, nous entrave et nous inhibe et nous freine, et nous nous plaignons fort peu du fait d'avoir rompu la relation avec Dieu.

       Lorsque Dieu dit : "Où es-tu ?" l'homme peut répondre qu'il est dans le péché, mais Dieu est là aussi. Dieu ne dit pas : "qu'as-tu fait ? " comme un doigt vengeur pointé au-dessus de l'homme. Finalement, si Dieu avait dit : "Qu'as-tu fait ?" Implicitement, l'homme aurait répondu : "Je ne peux pas m'en sortir par moi-même de cette faute que j'ai commise." Alors que Dieu invite l'homme pour reprendre le chemin : vous avez entendu la fin du texte qui est tout entier axé sur "le Chemin de l'Arbre de Vie", qui est à ce moment provisoirement fermé, et qui va nous être rouvert, "le Chemin de l'Arbre de Vie", ces trois mots, c'est le Christ le Chemin, la Voie, et l'Arbre de Vie, c'est la Croix du Christ.

       Ce chemin de l'Arbre de Vie qui nous était proposé et promis au début, momentanément fermé, est de nouveau rouvert et proposé par celui qui nous devance, le Christ. Et nous sommes loin de toute confusion avec la conscience et la culpabilité. Mais si effectivement, la culpabilité doit fonctionner, et elle doit se faire jour normalement, il ne faut pas croire qu'il faille déculpabiliser les gens, c'est une erreur funeste. La culpabilité est signe de faute, elle est un indice de faute, et les gens déculpabilisés sont très dangereux et c'est le psychanalyste qui vous le dit. Il n'y a pas plus dangereux que les gens déculpabilisés car ils n'ont aucune conscience des fautes qu'ils commettent envers eux-mêmes ou envers les autres, et envers Dieu. Mais cette culpabilité a pour conséquence malheureusement de nous enfermer sur nous-mêmes, de nous confondre, de nous isoler en un lieu loin de Dieu. Dieu pénètre cette conséquence de la culpabilité en disant: "Regarde où tu es ... et je te rejoins pour que nous fassions ensemble le Chemin de l'Arbre de Vie !" C'est ce qu'il dira de fait à Caïn : "Où est ton frère ?" Non pas que Dieu soit ignorant, car il savait très bien où était ce frère, comme il sait aussi où est Adam, comme il sait où nous sommes, mais c'est pour nous inviter à reprendre la Parole, cette Parole que nous avons tuée, et par la Parole, nous reprendrons le chemin de l'Arbre de Vie, par le Verbe qui nous y invite chaque jour et à chaque moment.

AMEN