POÈTES POUR VOIR LA LUMIÈRE DE DIEU
2 Co 11, 17-19+21 b-19 ; Mc 3, 20-35
Vendredi de la quatrième semaine de l'Épiphanie – C
(3 février 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ar mes yeux ont vu ton salut, lumière pour éclairer les nations païennes et gloire de ton peuple Israël."
Frères et sœurs, savez-vous pourquoi l’Église est souvent si triste et si morne aujourd’hui, pourquoi parle-t-on d’une crise dans l’Eglise Je vais vous le dire. S’il y a tant de difficultés et de tristesse, tant de monotonie au cœur de la vie de tant de chrétiens, c’est parce que nous sommes des aveugles, je veux dire par là que nous ne sommes pas des poètes.
Il ne s’agit pas d’esthétisme, lorsque je parle des aveugles, je parle vraiment des gens qui ne voient rien. En effet, nous sommes tellement persuadés que nous voyons, tellement sûrs que la réalité c’est ce que nous comprenons, nous sommes tellement fiers de notre intelligence, de nos calculs et de notre raison raisonneuse, que nous finissons par ne plus y voir, nous ne voyons plus clair du tout.
Lorsque je parle de poètes, je ne pense pas à ceux qui font des vers en comptant les syllabes, ceux qui se servent du langage comme d’un outil. Par poète, j’entends ce qu’il y a de plus beau et de plus profond dans l’homme. Pour être poète, il n’est vraiment pas nécessaire d’écrire des vers. Comme le disait un auteur contemporain, "j’ai cherché des poètes et j’ai trouvé des potiers". Je voudrais faire une sorte de test, puisque nous sommes à Aix et que nous sommes au pied d’une grande montagne qu’un poète, je veux dire Paul Cézanne, a immortalisé dans ses toiles. Pour nous, avec notre regard banal, la Sainte Victoire n’est qu’une montagne, et lorsque nous avons dit quelle est belle, nous sommes très fiers de nous. Et pourtant, qu’est-ce qui fait sa beauté ? Qu’est-ce qui a fait ce regard de Cézanne sur la Sainte Victoire, pourquoi était-il presque obsédé par cette montagne? C’est parce que ce bloc de pierres, tantôt grises, tantôt blanchâtres, tantôt presque comme le ciel, tantôt rouge feu, ce bloc de pierres pour Cézanne était plus qu’une montagne, c’était de la lumière ! Et ce qui le fascinait, ce n’était pas de peindre la montagne, c’était de peindre la lumière dans la chair de notre terre, sur fond de lumière, sur la splendeur du ciel. Voilà ce que c’est qu’un poète : celui qui sait lire la lumière jusque dans l’épaisseur de la terre du roc solide et apparemment inerte. C’est parce qu’il devinait ce frémissement vivant dans ses reflets que Cézanne était fasciné par cette montagne. Et bien, frères et sœurs, il s’agit là d’une poésie tout humaine, mais nous, nous qui n’avons pas simplement la terre pour chanter la lumière, mais qui avons le Fils de Dieu, lui-même, à quel point ne devrions -nous pas avoir des yeux de poètes, des yeux émerveillés pour deviner ce qui transfigure notre existence, pour comprendre cette lumière qui frémit au fond de note cœur, au fond de notre chair.
Et c’est pour cela que nous célébrons aujourd’hui la fête du Christ présenté au Temple, que l’Église, avec un sens poétique très juste et très fort, a concrétisé et manifesté dans une fête, le Christ lumière. Hier au soir, nous avons porté la lumière en nos mains, depuis le fond de l’église jusqu’à l’autel, pour signifier que maintenant, nous qui ne sommes peut-être pas de grands poètes, nous ne savons pas bien exprimer ce qui nous déchire et nous traverse le cœur, maintenant, il y a quelqu’un qui est poète en nous, et ce quelqu’un, c’est Jésus-Christ.
Cette fête s’appelle encore la fête de la rencontre, car Siméon et Anne ont couru à la rencontre de leur Sauveur, eux qui étaient dans leur vieillesse, et il leur a été donné de voir briller dans la chair, la lumière des nations.
Nous savons désormais que notre chair humaine, qui est la chair de Jésus, n’est pas une chair comme les autres, c’est une chair où brille la lumière de Dieu, le flambeau de l’amour divin, mieux que cela, cette chair est identique à l’amour divin, car cet enfant qu’il tenait dans ses bras, c’est le buisson ardent, c’est la colonne de nuée lumineuse, c’est l’arche d’Alliance qui donna la Parole de vie, c’est la gloire de Dieu, et tout cela dans le corps d’un petit enfant.
Et si le Christ est devenu lumière des nations, ce n’est pas seulement pour lui seul, c’est pour nous aussi. Aussi aveugles que nous soyons sur nous-mêmes et sur nos frères, nous sommes devenus depuis notre baptême, buisson ardent, arche d’Alliance porteuse de la Parole de Dieu, nous sommes devenus images de Dieu dont les reflets d’or renvoient la splendeur de sa gloire, nous sommes devenus lumière des nations. Quelle audace ne faut-il pas pour affirmer cela ? Si cette lumière ne venait que de nous, nous serions vraiment les plus malheureux de tous les hommes, et nous mériterions leurs moqueries et leurs sarcasmes. Mais, nous n’y sommes pour rien, ce n’est pas par mérite, c’est par grâce.
Nous aussi, aujourd’hui, il faut que nos yeux soient transformés, il faut que nous voyions dans le Christ, dans cette chair humaine, dans ce petit enfant présenté au Temple l’étincelle qui a embrasé le monde, le Feu qui nous brûle aujourd’hui, au fond de notre cœur, au fond de notre chair.
Ayons nous aussi, ce regard de Siméon et Anne, il s’agit de deux vieillards, toute leur vie est derrière eux, ils n’ont plus rien à attendre de ce monde, et pourtant, au cœur de leur vieillesse qui les rongeait, ils attendaient encore. Ils savaient que ce que le monde ne peut donner, l’Esprit le leur donnerait. Et nous aussi, quel que soit l’âge où nous en sommes, nous ressentons déjà cette usure du temps, cette usure des ans. C’est pourquoi, souvent nous laissant gagner par un esprit du monde, nous sommes tristes, nous sommes mornes, nous ne savons plus où est notre jeunesse. Mais, notre jeunesse n’est pas à regretter, elle est à regarder, elle est à contempler, émerveillés dans ce feu qui brûle et qui est la tendresse de Dieu. Notre jeunesse est au-devant de nous, car c’est Dieu qui vient à notre rencontre, et même si apparemment, c’est nous qui portons Dieu, en réalité, c’est le feu brûlant de son amour qui nous porte jusqu’au cœur du Père, au cœur de la vie de Dieu.
AMEN