LES DÉMONS CHASSÉS DANS LES PORCS

Os 10, 11-12 ; Mc 5, 1-20

(29 janvier 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

orsque le Frère Jean-Philippe prêchait une retraite à des sœurs en Suisse, l'une d'elles était scandalisée par ce passage d'évangile : pourquoi Jésus a-t-il pu provoquer une telle pollution dans le lac et dégrader l'équilibre écologique de la région ? En effet, imaginez la catastrophe si deux mille cochons se précipitaient dans le lac de Genève, ou de Neuchâtel. Je ne crois pas que le problème soit tout à fait là.

Cette symbolique des porcs est dans la Bible une sorte de point de référence à deux titres. Le porc est, par définition, l'animal impur, c'est l'animal des païens. C'est un animal qui mange de tout, qui mange même des enfants, de la chair humaine. Par conséquent, dans la mentalité sémitique le porc est la viande horrible, hors catégorie. Et lorsque le fils prodigue, ayant dilapidé son héritage, se retrouve sans ressources, il est relégué au plus bas de l'échelle, c'est-à-dire avec les cochons, à garder les cochons. Cela veut dire qu'il est réduit au dernier degré si ce n'est de son humanité, disons pratiquement aux confins de son animalité. Il a tout perdu, la relation avec son père, avec son frère, avec les compagnons de jeu et de débauche, et maintenant, il est avec les cochons. Dans tous les cas la symbolique des porcs, c'est la symbolique de l'homme dans ce qu'il a de plus dégrade, de plus éloigné de Dieu, et pour une sensibilité juive, de plus étranger à la Loi. Car préci­sément la viande de porc est complètement en dehors de toutes les prescriptions rituelles et elle vous met en dehors de toute relation avec Dieu.

C'est sans doute pour cela que les démons, pour manifester précisément leur caractère anti-Loi, demandent comme une sorte de repos et de soulagement d'entrer dans les cochons parce que là au moins c'est leur milieu naturel. Mais il y a un deuxième aspect, c'est le fait que le texte nous parle de deux mille porcs, ce qui nous paraît énorme. Je crois qu'il y a là un tout autre aspect de la question qui est souligné également par le fait que le démon s'appelle légion, et c'est d'un très grand enseignement pour nous. C'est le caractère de prolifération incontrôlable des formes du mal. C'est une des choses qui a traversé toute la pensée humaine que de représenter toujours les formes du mal sous des espèces de cortèges interminables de serpents, d'animaux maléfiques, de gorgones, de méduses, de tout ce que vous trouvez dans les traditions païennes. Et dans la tradition juive, nous en avons un très bel exemple, dans cette espèce de cortège de démons qui prennent des milliers de figures. Ils se sont emparés d'un seul homme, mais si on regardait ce qu'il y a au fond du cœur de ce pauvre homme possédé, on s'apercevrait qu'il y a de quoi envahir un troupeau de deux mille porcs. C'est dire que la force du mal est à la fois tellement proliférante et prolifique qu'elle est sans cesse renaissante, sans cesse de plus en plus complexe, de plus en plus jaillissante, de plus en plus incontrôlable.

Quand on y réfléchit, le mal a quelque chose comme les microbes de la grippe. Il faut des millions de microbes pour vous infester de grippe, il faut des millions d'êtres un peu malfaisants qui vous déséquilibrent complètement. Le mal a toujours cet aspect-là, il a toujours un aspect d'épidémie. Et, à l'opposé, radicalement à l'opposé, il y a ce caractère absolument unique et unifiant du bien. Quand quelque chose est bien, c'est vraiment unique, on le ressent dans son caractère tout à fait particulier, tout à fait unifié, il y a une sorte de synthèse, cela vous unifie quelqu'un. C'est précisément dans l'histoire de l'humanité, une sorte de perception du bien et du mal qui a toujours été fondamentale. Le bien c'est ce qui nous rassemble, c'est ce qui nous unifie, c'est ce qui nous donne notre forme véritable et définitive. Le mal, au contraire, c'est toujours cette espèce de forme un peu délirante et proliférante, de toutes les multiples initiatives ou de toutes les multiples formes de défiguration que peut prendre une réalité qui, normalement devrait être bonne, devrait trouver son unité.

C'est pour cela aussi que le mal nous apparaît toujours dans un aspect d'activité désordonnée. Le troupeau de porcs qui se précipite dans la mer est le contraire même de l'unité. C'est une sorte de démarche anarchique. Les porcs sont fait naturellement pour pâturer tranquillement sur les berges du lac, et ils s'en vont comme une sorte de précipitation, de roulement, de cascade, se jeter dans le lac. C'est cet aspect absolument non coordonné de l'œuvre du mal qui, la plupart du temps, nous impressionne tellement. Pourquoi le mal nous fait si peur ? C'est parce que, généralement, il est totalement désordonné et incohérent. Par conséquent, il est impressionnant, de soi. Mais précisément, c'est là où nous ne devons pas avoir peur, où nous devons garder suffisamment de courage, de sang-froid pour voir en face cette possibilité unique qui nous est offerte et qui est une possibilité.

Généralement cette œuvre unifiante de nous-mêmes, c'est ce que nous appelons la grâce. C'est le fait, effectivement, que Dieu, lorsqu'Il se donne à nous, nous donne une consistance unique qui nous saisit tout entiers et nous ordonne à Lui, parce qu'Il est l'Un, qu'Il nous rend uniques pour Lui. Et c'est précisément ce que le Christ a fait avec ce pauvre démoniaque. L'ayant débarrassé de tout ce qui le dispersait, de tout ce qui le divisait, on le trouve "assis, dans son bon sens, aux pieds de Jésus" et voulant participer à son enseignement.

Nous ne sommes pas des possédés, grâce à Dieu, mais nous pouvons d'une manière ou d'une autre, faire cette expérience de l'unification du bien, et à certains moments de cette espèce de chahutage, de prolifération du mal en nous, qui nous déséquilibre et nous désarçonne tous azimuts et qui nous fait perdre un petit peu le contrôle de nous-même dans cette effervescence du mal en nous ou à cause de nous.

Alors demandons au Seigneur, qu'à travers ce signe du possédé guéri et des cochons qui vont se jeter dans le lac, nous soyons avertis de cette œuvre du bien en nous, bien qui vient de sa grâce, et que nous sachions tenir ferme et sans nous laisser impressionner devant cet assaut multiforme et foisonnant du mal, parce que, en réalité, nous gardons au fond de notre cœur cette parole qu'Il a dite Lui-même :"Gardez courage ! J'ai vaincu le monde !"

 

 

AMEN