FONDEMENT DE LA ROYAUTÉ EN ISRAËL

1 S 26, 4-5+ 8-12

(1er février 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

N

ous lisons le livre de Samuel, fait de haines, de guerres, de sang et de violence parce qu'il traite en réalité d'un problème essentiel à l'histoire d'Israël, l'origine de sa royauté. En Israël, le roi avait une place, une importance tout à fait significative Il n'était pas le souverain, le potentat qui domine des sujets de toute son autorité, il était le représentant du peuple comme tel. Le roi et le peuple c'est tout un et la monarchie israélite, au lieu de dire que le roi descendait de Dieu ou avait des origines transcendantes, le roi avait été tiré de derrière les moutons, c'est-à-dire c'était un berger donc on rappelait ses origines campagnardes. C'est cela que veut dire la phrase : "Je t'ai tiré de derrière les brebis !" Par conséquent, quand il s'agit du personnage royal, il s'agit de savoir pourquoi un personnage a été choisi comme roi. Or, à l'époque que nous décrit le livre de Samuel, il y eut un roi, Saül, qui était un grand homme, un homme qui a réussi à décider les tribus d'Israël à combattre contre les Philistins et leur vie était en danger. C'est pour cela qu'ils étaient obligés de se battre et que donc, il était obligé de mener la guerre pour exister. Saül a réussi à contenir le danger philistin et à ce qu'Israël reste Israël malgré l'énorme pression qui s'exerçait sur lui. Il a réussi si bien qu'il en est mort sur le champ de bataille où il a dû donner sa vie. Et en ceci, même si Saül a beaucoup de défauts et que Dieu lui reprochait bien des choses, il y a un point sur lequel on ne peut pas contester la grandeur de la royauté de Saül, c'était sa générosité. Il était vraiment le roi qui partait à la tête du combat pour sauver son peuple.

       Seulement Saül n'était pas tout à fait le roi "selon le cœur de Dieu" et au temps où il exerçait la royauté, Dieu avait déjà choisi un autre roi. Et c'est précisément ce qui pose problème. Comment se fait-il qu'aux origines de la royauté en Israël, avec un léger décalage suffisant pour que les deux coexistent, il y ait deux candidats à la royauté ? On pourrait croire, ce serait une interprétation tout à fait courante, que l'ambition humaine poussait l'un et l'autre à prendre la tête du peuple et à tenir ce rôle. Mais en réalité, et cela est une chose fondamentale, la royauté ne peut pas venir du désir des hommes. C'est une des grandes leçons du livre de Samuel. La royauté n'est pas fondamentalement quelque chose d'enviable parce que si l'on voit toutes les souffrances, toutes les difficultés qu'a dû endurer Saül, si l'on voit toutes les persécutions qu'a dû endurer David, on s'aperçoit que ce n'était pas un poste véritablement convoitable.

       En réalité la royauté et l'exercice de la royauté est totalement délégué par Dieu. Donc si l'on est roi, c'est littéralement un ministère que l'on exerce c'est-à-dire un service du peuple pour lequel on est délégué par Dieu Lui-même. Et dans ce cas-là, il n'est pas question de vouloir prendre la place de quelqu'un ou de vouloir s'imposer par soi-même. La royauté ce n'est pas le résultat du plus fort qui se serait imposé. Mais parce que la royauté est une mission reçue de Dieu elle a quelque chose d'intouchable. Et c'est précisément le sens du texte que nous avons entendu. David sait que Saül est à sa poursuite dans le désert. C'est la deuxième fois qu'il apprend cela, que Saül inquiet parce qu'il pressent que David est capable de succéder à la royauté et qu'il ne le veut pas et qu'il le considère comme un rival dangereux, le pourchasse dans le désert. C'est la guérilla courante à cette époque. David sait que Saül est à sa poursuite. Un de ses conseillers, Abishaï, lui dit qu'il faut tuer Saül qui en veut à sa vie. Autrement dit, c'est un cas de légitime défense. David arrive en pleine nuit au camp de Saül, il s'approche lui-même de Saül endormi, entouré de tous ses guerriers, il prend la lance et la gourde sans faire aucun mal à Saül contre l'avis de tous ses conseillers. Alors, David fait littéralement une confession de foi : " Si Saül est l'Oint du Seigneur, celui qui a reçu l'onction, il est intouchable" parce qu'il porte en lui, en sa personne, le dessein de Dieu sur lui et sur le peuple. Par conséquent pour David, et c'est là sa grandeur, il rappelle à ses compagnons que le problème de la royauté n'est pas de s'emparer de la royauté ou d'éliminer ses adversaires, mais c'est le fait de respecter fondamentalement le dessein de Dieu. "Peut-être que Saül mourra de mort naturelle, peut-être mourra-t-il au combat, mais je ne touche pas moi-même de ma propre initiative à l'Oint du Seigneur".

       Vous comprenez pourquoi ce récit nous a été rapporté. C'est parce qu'on ne pouvait que savoir gré à David d'avoir si bien respecté l'institution royale de la volonté divine qu'ensuite, ayant commis une si grande action, on ne puisse pas lui reprocher de mal exercer la royauté ou de la tenir pour peu de chose. A travers le fait d'épargner Saül alors qu'il est totalement à sa merci, David se situe vis-à-vis de Saül non pas en tant que rival ou adversaire mais en face de celui qui a reçu mission de la part de Dieu d'être le signe du peuple, de son appartenance à Dieu.

       A ce moment-là, David manifeste par son refus de tuer Saül, la grandeur même, la grandeur divine de la royauté en Israël. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce texte est d'une grande importance, non pas qu'il nous apprenne quelque chose sur la royauté en Israël car, après tout, cela ne nous concerne pas beaucoup, mais il nous fait comprendre comment, dans cette société extrêmement dure et impitoyable, Dieu a fait comprendre que la signification profonde d'une existence humaine est fondamentalement marquée par le dessein que Lui, Dieu, a sur cette existence. Ici Saül est marqué pour être le roi en Israël. Et bien, au nom même du désir et du dessein que Dieu a sur lui, on ne touche pas à cet homme, même si c'est un ennemi personnel.

       C'est aussi le mystère de notre propre existence. Notre existence a du prix, a de la valeur parce qu'elle est portée par un dessein de Dieu. Et parce qu'il accomplit ce dessein au service du peuple d'Israël, Saül est considéré par David comme intouchable. C'est le premier chemin de la charité. La charité considérée comme cet acte par lequel je vois mon frère comme celui sur qui repose le dessein de Dieu. Par conséquent, ce dessein de Dieu, tel qu'il peut se réaliser à travers lui, tel qu'il peut se manifester dans ses actes, ce dessein de Dieu doit être intégralement honoré et préservé.

       Qu'à travers ce comportement de David et de Saül, nous puissions effectivement reconnaître que, dans ces situations de tension et de rivalité, cette marque de la présence de Dieu a quelque chose d'ineffaçable et que c'est la réalité même qui peut réveiller en nous le plus grand respect et la plus grande charité.

       AMEN