DIEU CONJUGUE AU PRÉSENT

1 R 2, 19-25 ; Mc 2, 1-13

(29 janvier 2004)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

E

n écoutant ce récit de l'appel de Lévi qui va s'appeler Matthieu, la brièveté de l'évangile ne nous dit rien sur la manière dont cet homme était prêt ou non à tout quitter, à se lever précipitam­ment, à vivre une sorte de rupture. On nous cache, et la préparation de son être et les conséquences de son départ. On ne nous donne à lire et à comprendre qu'avec deux verbes, le fait qu'il se lève et qu'il suive, il se lève et il suit ! C'est d'ailleurs curieux comme le fait de se lever fait suite justement à celui qui est cou­ché, le paralytique : "Va-t-en, prend ton grabat et marche".

Avec ces deux verbes-là, nous devrions avoir accès au mystère de l'appel : se lever, et suivre. Avant il y a certainement un regard, ou une force qui vient s'imposer, une force qu'il avait dû attendre comme on attend secrètement des choses, non pas de devenir la reine d'Angleterre ou le roi d'Égypte, ou je ne sais quoi, mais on attend secrètement cette rencontre si pleine de vérité, si lourde de vérité, que le jour où l'on entendra l'accent de cette vérité, alors, on n'hésitera pas. Il faut avoir préparé son être, son esprit, son corps pour qu'on reconnaisse un jour celui qui va parler avec ce point de vérité et qui nous mette suffi­samment en route. Ce n'est pas de l'ordre d'une seule rencontre furtive, il y a toute une attente. On peut, à l'abri des autres, et même de soi-même, entretenir la volonté, le désir d'une vérité, d'une rencontre en vérité totale, rencontre que nous, chrétiens, nous vivrons lorsque nous rencontrerons Dieu, une sorte de lecture de bas en haut, de haut en bas, du passé à l'avenir. Comme si Dieu, en nous lisant pleinement, réconci­liait chaque chose, chaque geste, chaque attente, cha­que désespoir et chaque doute, en redonnant une pleine unité à l'être que nous sommes.

Souvent, notre être est trop distendu, soit branché sur le passé, traînant toutes ses histoires de remords, de ressentiment, et nous broyons toujours un peu la même histoire, ou alors, trop projeté dans l'avenir, en imaginant que les choses devraient aller mieux, ou qu'elles seront mieux "si". Alors qu'au fond Dieu travaille dans un présent. Si l'évangile nous donne à lire uniquement les deux verbes : se lever, et suivre, c'est que c'est dans un instant, comme si nous avions à nous éduquer au moment présent, à l'atten­tion.

Je peux imaginer que Dieu n'arrête pas d'en­voyer des messages, Il n'arrête pas d'inscrire à chaque instant. Chaque instant est lourd du message de Dieu. Mais c'est notre surdité et notre aveuglement ou notre rigidité comme les scribes qui se disent en eux-mêmes : on ne peut pas dire cela, qui empêchent de l'enten­dre, de le recevoir, de l'écouter. Il est là, et notre seul problème c'est de le retrouver et d'en déchiffrer le sens. Mais les événements de la vie humaine ne sont pas séparés de Dieu. A l'intérieur de ces événements, Il écrit quelque chose pour nous et pour les autres. Il faut une sorte de liberté intérieure, de détachement. Si nous sommes tellement inquiets des choses à venir ou des choses passées, notre inquiétude parasite l'écoute. Il y a une sorte de détachement, qui n'est pas non plus du fatalisme, mais qui est de l'ordre de l'acquisition d'une vraie liberté qui nous permet d'être attentif, et ainsi d'entendre mieux la voix claire de Dieu qui s'est écrit dans toutes les voix des événements de notre vie du jour, dans le temps présent. Il ne nous a pas lâchés, mais nous l'avons sans arrêt évité, malgré nous. Nous l'esquivons. Nos préjugés et nos idées d'a priori nous empêchent de fréquenter le grand courant de l'Esprit Saint qui improvise à l'intérieur de nous, et Il aimerait bien le faire avec nous, ce qui est mieux pour nous et ce qui nous mène à Dieu. Comme Lévi qui se lève et qui a presque envie de dire, mais le texte ne le dit pas, qu'il renverse sa table et qu'il compte ses sous, puis­qu'il était un inspecteur des impôts. Il n'y a pas de bruit, pas de violence dans ce départ. Il est comme cela, comme un envol, comme un matin, comme une aurore. La vocation d'un homme peut se dire aussi finement que cela, sans perturber le monde. Il a trouvé celui qu'il peut suivre, et avec qui il sera vrai­ment ce qu'il est, c'est-à-dire Matthieu.

Que cet évangile nous aide à prendre cons­cience de la manière dont Dieu, non pas guide artifi­ciellement nos vies, mais les aspire de l'intérieur et les oriente vers le bien le plus suprême qui est le Bien et le cœur du Père.

 

AMEN