LE DOUTE, DYNAMIQUE DE LA FOI
Gn 17, 15-22 ; Mc 3, 13-19
(1er février 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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I |
l se prosterna et se mit à rire": Abraham se prosterne en même temps qu'il doute. On peut donc, comme on dit, rire sous cape. Non seulement Abraham rit, mais aussi sa femme Sara. Comme Abraham qui se prosterne pour rire en se cachant, Sara se cache derrière la tente. Elle ne rit pas ouvertement, mais se cache pour rire lorsqu'elle apprend qu'à quatre-vingt-dix ans elle va avoir des enfants. Elle a d'ailleurs bien raison de rire car il est tout de même curieux que Dieu ait attendu si longtemps pour lui en donner... Mais le dernier qui rit, c'est Dieu. Nous le savons puisque le nom-même d'Isaac signifie : "Dieu rit". Il y a donc une sorte d'humour en ces rires qui égrènent le récit de la naissance d'Isaac, naissance tellement désirée et attendue. Rira donc bien qui rira le dernier. En dernier lieu, c'est Dieu qui, loin de se moquer, donne à cette promesse une réalité réelle, réalité qui est Isaac et qui est le rire de Dieu.
Ismaël sera lui aussi accusé un peu plus tard de rire avec Isaac. Cela mettra Sara en colère car elle verra en ces rires un danger pour l'héritage d'Isaac. C'est à la suite de ces rires d'enfants qu'elle précipitera le départ d'Agar, l'obligeant à quitter définitivement le foyer d'Abraham. La servante et son enfant s'en iront donc au désert.
Il y a donc en cette famille d'Abraham, Père des croyants, coexistence de la foi, de l'attente d'une promesse et d'un doute profond. A l'intérieur même de la naissance de la foi, se profile le doute. Ce n'est pas que Dieu se fait attendre, mais Il arrive au dernier moment, in extremis. Il attend qu'Abraham ait cent ans et sa femme quatre-vingt-dix, Il attend qu'ils ne puissent plus avoir d'enfants pour leur en donner un. Lorsque cet enfant sera là, Il demandera qu'il soit sacrifié. Ce n'est pas pour le plaisir de faire souffrir les gens que Dieu agit ainsi. Ce n'est pas ainsi, en tout cas, que l'entend le texte. C'est pour signifier que peuvent exister dans le cœur de ceux qui sont nos Pères dans la foi, croire et douter, rire et espérer. La vie humaine est peut-être toute décrite en ces deux verbes-là qui suggèrent toute une dynamique. En effet, on n'est pas tout entier dans la foi. Il y a en nous des éléments qui résistent, il y a des rires qui se font entendre. Parce que ce n'est pas possible de croire. Ce mélange de foi et de doute, de rire et d'espérance dynamise notre élan. Il donne à la foi cette capacité d'attendre, de râler, puis de recommencer à attendre. Si nous étions d'emblée dans une espèce de foi béate, seraient tués en nous toute une vitalité, toute une interrogation, tout un processus nous permettant d'entamer un dialogue. Si Dieu laisse persister en nous des éléments apparemment impurs et qui semblent s'opposer à la foi, c'est pour stimuler notre rapport avec Lui. C'est pour nous proposer ce dialogue que nous allons inaugurer avec Lui, parce que nous ne sommes pas tout à fait sûrs d'être un jour exaucés. Ce jeu n'est pas un jeu sadique. Dieu ne met pas la carotte devant l'âne pour le faire avancer. C'est seulement sa façon de construire en nous l'homme qui est le partenaire de l'amour de Dieu. Quand on commence à aimer, si on était si sûr que cela d'être aimé toute notre vie par le même homme ou la même femme, on cesserait peut-être progressivement d'aimer. Il faut, en effet, que l'amour jaillisse d'une liberté. En cela, il est toujours nouveau et ce n'est pas toujours sûr qu'il ou elle dise qu'il (elle) m'aime, ce n'est pas toujours sûr que je continue à vouloir, à désirer, à susciter cet amour. Il en va de même entre l'homme et Dieu. Les éléments imparfaits qui se mêlent à la foi servent à la nourrir. Ils sont les combustibles de la foi qui se nourrit de choses qui lui sont étrangères et parmi lesquels est parfois le doute. Il n'y a pas forcément exclusivité de l'un par rapport à l'autre, il peut y avoir coexistence. C'est de cette coexistence que surgit notre véritable liberté d'homme et de femme pouvant dire oui ou non à Dieu. C'est dans ce jeu du oui et du non que nous ouvrons progressivement notre cœur à un véritable dialogue avec Dieu, pour qu'au jour de notre mort, nous cessions de dire oui et non pour ne plus dire simplement que oui. Mais il faut pour cela apprendre à avoir dit non, à avoir mis en doute la Parole qui, est dite, afin de mieux l'entendre, de mieux la peser et de recevoir tout le poids d'amour qu'elle cache, qu'elle dissimule et que Dieu pourtant ne cesse de redire à chacun de nous.
AMEN