LA CONFIANCE ÉBRANLÉE

Gn 3, 1-8

(31 janvier 2002)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

Thuret : La tentation 

I

l est très intéressant de continuer le récit de la Genèse que nous lisons depuis quelques jours. Après avoir lu les deux récits de la création de l'homme, et puis hier, celui de la création de la femme, aujourd'hui, c'est le très célèbre passage du péché originel. Apparemment, un conte oriental, plein d'images, de symboles. On a beaucoup parlé et dit de bêtises sur ce texte. En fait, il est d'une perspicacité et d'une profondeur extraordinaires. Fondamentalement, ce qui nous est dit dans ce texte, c'est que le péché de l'homme, c'est son manque de confiance en Dieu. Il a un doute fondamental sur la Parole que Dieu lui a dite : "Vous mangerez des fruits de tous les arbres du jardin, mais l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal, (nom bien symbolique !) vous n'en mangerez pas sinon vous mourrez". Et l'astuce du serpent, c'est de transformer cette parole de Dieu qui était mise en garde, bienveillante pour le bien de l'homme, lui disant un danger réel, de la transformer en une sorte de caprice arbitraire par lequel Dieu voudrait imposer à l'homme des limites, pour voir s'il se soumettrait. Satan, subrepticement, transforme la relation d'amitié de l'homme avec Dieu en une relation d'un Maître avec son esclave.

       Et remarquez-le aussi, la conséquence du péché c'est la perte de la confiance de l'homme et de la femme l'un dans l'autre, puisqu'on nous disait hier : "ils étaient nus et n'avaient pas honte l'un devant l'autre", et l'on nous dit aujourd'hui : "leurs yeux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus et ils se fabriquèrent des pagnes avec des feuilles figuiers". Là aussi, image symbolique, il n'est pas question de pudeur, mais il est question de manque de transparence : l'homme et la femme qui pouvaient en toute liberté se montrer l'un à l'autre parce qu'ils n'avaient rien à cacher, désormais se défient l'un de l'autre, et éprouvent le besoin de se mettre un masque pour que l'autre n'ait pas prise sur son conjoint. Donc, tant dans l'acte que dans ses conséquences, ce péché de l'homme est fondamentalement un manque de confiance, une crise de la confiance, c'est-à-dire une crise de la relation avec l'autre. Ce qui constitue le plus profond de nous-mêmes dans la radicalité de notre être, c'est la relation à l'autre. Nous ne sommes pas des êtres qui vivent seuls en vase clos, c'est justement l'illusion que le serpent instille dans l'esprit de l'homme : "vous serez comme des dieux, c'est-à-dire connaissant, décidant ce qui est bien et ce qui est mal, autonomes, indépendants, choisissant vous-mêmes les règles de votre vie. Cette façon purement artificielle et arbitraire que Dieu a voulu vous imposer n'est pas juste". En réalité, cette pseudo autonomie de l'homme va aboutir à la rupture, non seulement de sa relation de confiance avec Dieu, c'est ce qui est en cause, mais à toutes les autres relations : de l'homme et de la femme, de l'homme et du monde, de l'homme et de son travail, de l'homme avec lui-même, de son âme et de son corps, et c'est cela la mort, c'est cette rupture subtile qui s'établit au cœur de notre être entre notre principe de vie et le déploiement concret, quotidien, corporel, permanent de notre vie, rupture qui va se traduire par l'usure, par la déchéance, par la maladie et par la mort. Autrement dit, nous ne sommes pas faits pour être seuls, contrairement à ce que certaines civilisations ont pu rêver, imaginer, l'homme ne s'accomplit pas dans une certaine plénitude de lui-même qu'il s'auto fabriquerait. Ce n'est pas en rompant les dépendances, les liens, que nous devenons davantage nous-mêmes. Nous ne sommes pleinement nous-mêmes que dans la relation avec l'autre, tous les autres, cet Autre privilégié qu'est Dieu, bien sûr, mais aussi cet autre privilégié qu'est l'époux, l'épouse, et tous ces autres avec qui nous vivons, partageons le quotidien de notre vie, que nous façonnons et qui nous façonnent. C'est en creusant cette relation en démultipliant notre être limité par toutes ces relations qui nous accomplissent, que nous devenons pleinement un homme. Alors, rêver d'une sorte d'autonomie, c'est rêver finalement d'une incomplétude que nous croyons autonome, c'est nous condamner à la stérilité, à la solitude, à la mort. 

       Vous le voyez, ce texte sous ses apparences romanesque et symboliques, nous dit des choses d'une très grande profondeur sur le bonheur de l'homme, et sur son malheur. Nous sommes des êtres de relation, et c'est l'autre, tous les autres qui nous permettent de nous découvrir, de nous dire, de nous accomplir. C'est dans la communion avec les autres, communion ébauchée ici-bas et qui s'accomplira dans une plénière communion dans l'éternité, c'est dans cette communion, et pas ailleurs, qu'il y a notre vérité la plus profonde, pour cette raison encore plus fondamentale que Dieu lui-même est communion, du Père du Fils et de l'Esprit et que c'est dans l'échange éternel de cette communion que réside toute vérité, toute plénitude et tout bonheur.

       AMEN