PEUT-ON GUÉRIR LE JOUR DU SABBAT ?
Gn 31, 22-29+31+38-44 ; Mc 3, 1-12
(2 février 1984)
Homélie du Frère Jean Philippe REVEL
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ans cette page d'évangile qui est pourtant au début de l'évangile de saint Marc, nous voyons que, déjà, tout est prêt pour le drame de la Passion. Déjà tous les personnages sont en place et chacun accomplit déjà son rôle.
Il y a ces foules : beaucoup de monde vient de la Galilée pour voir Jésus. Et non seulement de la Galilée, mais sa renommée s'étend bien au-delà puisque de Samarie, de Judée, des autres provinces de Palestine et même des régions étrangères, la Transjordane, l'Idumée, tout à fait au sud dans ce que nous appelons le Néguev, ou encore de Tyr et Sidon ces villes qui encore aujourd'hui sont au Liban, de partout on vient pour écouter Jésus, amener les malades qui seront guéris par Lui, et pour glorifier le Seigneur. Toutes ces foules sont séduites par la prédication du Christ et plus encore par la bonté qui émane de Lui, par ces guérisons qu'Il opère. Et il y a là le germe d'un malentendu possible, c'est ce qui explique l'attitude de Jésus vis-à-vis des démons.
Jésus chasse des esprits impurs et le démon proclame à haute voix, par la bouche des possédés dont ils sont chassés : "Tu es le Fils de Dieu !" Et Jésus leur enjoint de se taire pour ne pas révéler qui Il est. "Fils de Dieu" cela veut dire Messie dans le langage courant de l'époque, cela ne signifie pas expressément la divinité du Christ, mais qu'Il est l'envoyé de Dieu, le protégé de Dieu, le Messie attendu. Et dans l'esprit des foules il était facile de penser que ce Messie allait avoir un rôle politique, qu'il allait libérer le pays de l'emprise de l'occupant romain. C'est pour cela que Jésus refuse toujours ces proclamations messianiques que les esprits impurs, les démons s'empressent au contraire de répandre à grand fracas, afin de prolonger ce malentendu et de transformer la mission spirituelle du Christ en une mission temporelle, ce dont Jésus se défendra toujours et ce qui finira par décevoir ces foules. Ces foules cherchaient des réalités palpables, tangibles, ces guérisons les remplissaient d'admiration et au moment de la multiplication des pains, ce sera pratiquement du délire et l'on voudra même s'emparer de Jésus pour le faire roi. Mais Jésus se dérobera, se retirera à l'écart dans la montagne pour échapper à cette foule et quand cette foule parviendra à le rejoindre le lendemain, Jésus leur parlera avec sévérité : "Vous me cherchez parce que je vous ai donné de quoi manger, parce que j'ai guéri vos malades. Vous ne comprenez pas que la nourriture véritable est celle du cœur, est la nourriture spirituelle." Il y a donc déjà tout ce malentendu que les démons ne cessent d'attiser pour aboutir au divorce, entre Jésus qui vient pour guérir les cœurs et ceux qui ne s'attachent qu'aux choses qui se voient.
Puis il y a les pharisiens, les sadducéens, les hérodiens. Ceux-là, dès le départ ont le regard pervers. Ils épient Jésus, ils veulent le prendre en défaut. Déjà leur cœur est fermé. C'est pourquoi, devant leur attitude "Jésus est navré", navré par l'endurcissement de leur cœur. Car ce qui les intéresse, ce n'est pas la guérison de l'homme malade, ce n'est pas le salut de l'homme. Ce qui les intéresse c'est de pouvoir prendre Jésus en défaut parce qu'Il n'a pas observé la Loi, parce qu'Il ne fait pas les choses comme eux ont décidé qu'il fallait les faire. Et alors, rien ne peut attendrir leur cœur. Quand ils voient cet homme à la main desséchée retrouver l'usage normal de sa main, cela n'atteint pas leur cœur. Tout ce qu'ils voient, c'est que cela s'est passé le jour du sabbat. Et avec une étroitesse d'esprit et de cœur, ils veulent appliquer la Loi dans sa matérialité. Le sabbat, on ne doit pas travailler, on ne doit accomplir aucune œuvre car il est consacré au Seigneur. Et Jésus leur dit : "Alors donner la vie plutôt que la mort, faire le bien plutôt que le mal, c'est contraire au Seigneur, c'est manquer au sabbat ?" Hier, nous l'entendions dire : "Le sabbat est fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat." La Loi est faite pour le cœur et pour l'amour. Le cœur n'est pas fait pour être lié étroitement à l'observance d'une loi.
C'est pourquoi, nous dit l'évangile : "Jésus est rempli d'un sentiment de colère". Il est rare que, dans l'évangile, on attribue au Christ des sentiments de cette violence qui nous sembleraient relever sinon d'un péché, tout au moins d'une imperfection. Mais devant la méchanceté de l'homme, devant l'étroitesse du cœur, devant le refus d'ouvrir les yeux sur le bien et sur la grâce qui nous est offerte, alors Jésus est atteint par cette colère qui est une sainte colère, c'est-à-dire, cette indignation qui remplit son cœur devant le refus de la lumière, devant le refus de l'amour.
Frères et sœurs, ne soyons pas de ces chrétiens étroits, légalistes, qui ne voient que les règles à accomplir, qui ferment leur cœur devant l'évidence de la miséricorde et de la tendresse de Dieu. Ne navrons pas le cœur du Christ. Ne mettons pas dans le cœur de Dieu une sainte colère et une indignation contre notre fermeture et notre méchanceté. Soyons comme ces foules qui courent après le Christ, émerveillés par sa grâce et par sa bonté, et là, encore, ne nous arrêtons pas aux choses matérielles, allons jusqu'au cœur de Dieu, allons jusqu'au cœur de notre vie. Le Christ est venu pour nous guérir, non pas pour nous donner ceci ou cela, telle ou telle satisfaction matérielle. Le Christ est venu pour guérir le fond de notre être, pour nous apprendre à aimer, pour nous apprendre à être heureux. Sachons l'écouter quand Il nous parle et sachons ouvrir notre cœur à sa Parole.
AMEN