L'AMOUR QUI DÉBORDE DU CŒUR DE DIEU

He 10, 19-25 ; Mc 3, 1-12

(29 janvier 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Débordante lumière

T

out ce début de l'évangile de saint Marc est rempli de nombreuses guérisons accomplies par le Christ. Nous voyons en même temps tout le drame de sa prédication, de son rejet par les Juifs et de sa passion qui se noue. Jésus fait face à deux incompréhensions. D'une part, celle des foules séduites par le côté spectaculaire des miracles et que les démons qu'il chasse essaient d'orchestrer en proclamant hautement la force de thaumaturge de Jésus pour essayer d'en faire une vedette, pour essayer de faire de sa mission une mission spectaculaire, alors que Jésus est venu, non pas pour séduire, non pas pour faire de l'effet, non pas pour se jeter du haut du temple et être porté sur les mains des anges, comme le démon le lui suggéra. Jésus est venu pour une guérison beaucoup plus radicale et plus profonde, et c'est la raison de ce qu'on a appelé le secret messianique, cette attitude de Jésus enjoignant aux malades guéris et plus spécialement aux démons qu'il chasse des possédés, de ne pas répandre inconsidérément le bruit des guérisons qu'il accomplit.

En même temps, Jésus est affronté à une autre incompréhension, celle du légalisme froid et étroit de ces pharisiens bien pensants qui jugent de toute chose à partir d'une loi, à partir d'une règle, à partir d'une observance. Sans cesse, tout au long de l'évangile, nous verrons ainsi Jésus se heurter aux pharisiens principalement à l'occasion du sabbat, le sabbat qui commémorait le jour où Dieu ayant achevé la création s'est reposé de ses oeuvres, et dont Moïse avait fait pour tous les Israélites un jour sans travail, un jour de repos, un jour entièrement consacré à la méditation des oeuvres du Seigneur et pendant lequel il n'était pas permis d'agir. Et au nom de cette loi, les pharisiens veulent empêcher Jésus d'exercer la miséricorde divine, la tendresse de Dieu pour les pauvres, les malheureux et les malades, ce jour-là. Et nous venons de voir Jésus promener un regard de colère sur ces opposants qui veulent, au nom d'une loi, d'une loi certes bien intentionnée, d'une loi d'ordre religieux et dont le symbolisme remonte au récit de la création, mais qui n'est cependant qu'une loi, qu'une règle. Au nom de cette règle, ces hommes veulent empêcher que l'amour de Dieu déborde de son cœur. C'est pourquoi Jésus est navré, comme nous le dit l'évangile. Il est consterné par la dureté de leur cœur, par le fait que, voyant en acte, en exercice l'amour de Dieu, la tendresse de Dieu, leur cœur demeure dur et continue à s'accrocher à leurs convictions sans être émerveillés, convertis, retournés par le spectacle de cette bonté de Dieu. C'est cela le sens de cette colère de Jésus, de ce frémissement intérieur que nous retrouverons au moment de la résurrection de Lazare, devant l'incrédulité des juifs.

Sans cesse Jésus essaie de montrer aux hommes quel est le sens profond du message que Dieu leur adresse. Dieu n'est pas venu pour faire des choses grandiloquentes. Dieu n'est pas venu non plus pour appliquer d'une manière pointilleuse une loi. Dieu est venu pour nous révéler ce secret qui est celui de sa miséricorde. Et voyant des hommes qui souffrent, cet homme à la main desséchée, voyant ces foules innombrables atteintes par la maladie ou par la possession diabolique, Jésus ne peut pas résister à cette tendresse qui monte dans son cœur et qui en déborde, parce que cette tendresse c'est la vie même de Dieu, c'est sa raison d'être car Dieu n'est qu'amour, il n'est que cela et il n'a rien d'autre à nous révéler que cet amour infini. Et tout s'explique à partir de cela, par conséquent tout s'illumine et s'éclaire, le sabbat y compris. Le sabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat. Le sabbat est subordonné à l'amour de Dieu dont l'homme est l'objet privilégié. Et cet amour ne peut être limité par les règles que Dieu a édictées, non pas pour s'emprisonner en elles, mais pour qu'elles soient simplement des guides et qu'elles nous conduisent à la découverte de son mystère.

Jésus dit à cet homme qu'il veut guérir : "Lève-toi ". De même, pour guérir la belle-mère de Pierre, Jésus la prend par la main et la fait se redresser. C'est toujours ce mot "d'être debout", de se lever, d'être quelqu'un de droit qui symbolise la guérison que Jésus veut apporter, car cette guérison n'est pas une guérison corporelle uniquement, mais c'est une guérison de tout ce qui nous entrave, de tout ce qui diminue notre vitalité, notre intégrité, c'est la résurrection que Jésus nous apporte, que déjà par avance, il signifie et symbolise en mettant debout tous ces hommes couchés, tous ces êtres écrasés. Oui, notre malheur, notre péché nous écrase. Mais Jésus est venu pour faire de nous des êtres en marche des êtres debout, des êtres vivants. C'est la vie de Dieu qui n'est pas autre chose que cette tendresse débordante de son cœur que Jésus est venu nous apporter. Tout de début de l'évangile est en quelque sorte, l'orchestration de cette révélation de l'amour vivifiant de Dieu pour tous les hommes.

 

AMEN