TU ES LE FILS DE DIEU

1 S 24, 1-13 ; Mc 3, 1-12

(30 janvier 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

es six mots de l'évangile de Marc, c'est la manifestation de la puissance de la Parole de Dieu dans la présence, dans les gestes du Christ, puissance de salut. Ces pages que nous lisons ces jours-ci nous montrent de façon extrêmement typique le choc de plusieurs libertés : la liberté de Dieu et plusieurs dispositions de la liberté humaine. Il y a toujours d'un côté ce groupe des pharisiens qui, lorsqu'il le faut, s'allient avec des ennemis contre un ennemi commun qui est ici le Christ, et d'autre part des pauvres, des esprits impurs, des hommes à la main desséchée, des malades et toute la misère hu­maine.

Ceci porte à la réflexion suivante. Au fond, le péché des pharisiens n'est peut-être pas tellement ce­lui que nous croyons habituellement. Nous les pre­nons pour des entêtés, pour des esprits un peu inté­gristes, un peu rigides sur leurs positions, corsetés dans leur vertu, des gens obsédés par la Loi. C'est peut-être vrai. Est-ce que tout ceci n'est pas une mani­festation, un effet d'un péché plus grand ? Parce que s'il n'y avait que cela, cela retiendrait davantage d'une certaine vision théologique ou d'une forme de carac­tère ou de tempérament. Je crois que les pharisiens ont très bien compris qui était Jésus. Ils ne se sont pas trompés sur le "Fils de Dieu" car s'ils n'avaient pas pris Jésus comme un ennemi, ils n'auraient pas com­pris le danger qu'Il représentait. Ils ne se seraient pas mis avec tant de moyens et de persuasion à vouloir l'éliminer. Les pharisiens savaient très bien qui était le Christ, ils savaient très bien qu'Il était l'envoyé de Dieu, ils savaient très bien qu'Il était le Messie. Mais ils sont et ils représentent pour nous une part de nous-mêmes.

Le Christ, et les pharisiens le savent bien, sonde les reins et les cœurs. Et le péché des phari­siens, c'est de ne pas accepter d'être sondés par la miséricorde et le salut de Dieu, c'est de ne pas voir le Christ "en face". C'est de ne pas accepter cette parole qu'ils ont peut-être si souvent dite "du bout des lè­vres" comme Jésus le leur reprochait : "Seigneur ! Fais-moi voir Ta face !" Ils l'ont priée, ils l'ont répé­tée, mais ils ne l'ont pas reçue quand la face de Dieu s'est manifestée à eux dans la face humaine de Jésus, ils n'ont pas accepté de regarder Dieu en face dans le Christ, ils ont biaisé avec Lui, ils le regardaient de profil pour éviter que son regard ne perce leur cœur, ne purifie leur cœur et les délivre de tout ce qui, en eux, était obstacle au péché. Car après tout, ils n'étaient peut-être pas plus pécheurs que les autres, si ce n'est justement qu'ils ont refusé d'être atteints par la miséricorde de Dieu, que leurs cœurs soient sondés et bouleversés par ce que Dieu donnait aux autres et qu'eux-mêmes pensaient ne pas avoir à recevoir.

Dieu vient, par sa Parole, sonder les cœurs. Mais pour que le cœur de l'homme soit complètement bouleversé par Lui, il faut le voir "de face". Or les pharisiens ont toujours "pris la tangente", ils ont tou­jours biaisé c'est-à-dire ils se contentaient de discus­sion de discutailleries avec Jésus, de dénonciation, d'observations tout à fait extérieures. C'était pour eux le moyen de se protéger de Dieu. C'est d'ailleurs pour cela que le Christ leur dira que "tous les péchés seront pardonnés", même leur péché à eux puisque Jésus leur disait aussi qu'ils étaient des sépulcres blanchis, qu'ils obligeaient les autres à appliquer une Loi qu'ils n'observaient pas. Ils étaient aussi pécheurs que les autres. Mais Jésus leur dit aussi "il y a un péché qui ne sera pas pardonné" c'est "le péché contre l'Esprit" c'est-à-dire le péché dont ils font la preuve en ne voulant pas se mettre en face même de Dieu pour recevoir son Esprit. Car alors la liberté de Dieu ne peut pas atteindre la liberté de l'homme, car celle-ci prend la tangente, s'enfuit, se réfugie dans les raison­nements, fussent-ils d'ailleurs tout à fait religieux et parfois opportuns sur telle ou telle forme d'application de la Loi ou de la recherche de Dieu.

Ainsi il y a en nous une part de pharisien. Il y a une partie de notre vie qui, au fond, refuse le face à face avec le Christ parce qu'on sait très bien ou nous mène le face à face avec le Christ, à la conversion radicale, à la conversion totale, à l'abandon de ce que nous sommes pour entrer totalement dans le mystère de l'obéissance à Dieu. Et cela il y a une partie de nous-même qui ne le veut pas, qui le refuse. Et nous aussi nous prenons la tangente, et nous aussi nous avons envie de supprimer le Christ. Pourquoi ? Parce que sa proximité est trop pour nous trop engageante. Nous voulons bien croire en Dieu, nous voulons bien avoir des principes qui viennent de Dieu, nous vou­lons bien avoir des références ou des connaissances sur Dieu et lui célébrer un culte. Mais cela les phari­siens le voulaient aussi et l'acceptaient et le faisaient avec beaucoup de rigueur et de conviction. Mais est-ce que nous acceptons que le regard de Dieu vienne face à face avec le nôtre et nous envahisse de sa misé­ricorde, de son pardon c'est-à-dire d'une exigence de conversion ?

Au fond le choc de notre liberté avec le Christ, est-il vraiment frontal ou est-il de biais ? pas­sant à côté, suffisamment proche pour être chrétien, mais peut-être pas assez pour être totalement Christ avec le Christ ? Les pharisiens voulaient éliminer le Christ. Ils voulaient s'en saisir pour l'éliminer parce qu'ils n'acceptaient pas que le Christ se saisisse d'eux pour les sauver. Voilà le problème. On veut retenir le Christ et l'éliminer de notre propre vie, oh, en partie certes, pas totalement, parce qu'on sait tout le risque que nous courons, risque de conversion, de boulever­sement intérieur, de changement de notre vie si on se laisse saisir par Lui. Et cela d'ailleurs que Paul a com­pris. Paul aussi voulait saisir le Christ dans les chré­tiens. Lui aussi voulait éliminer le Christ. Il ne voulait pas voir ce salut face à face jusqu'au jour où, dans le bouleversement de Damas, il s'est laissé "saisir" par le Christ Et voilà le même mot qui change complète­ment les rapports de liberté entre nous et Dieu.

Que ces quelques pages de l'évangile de Sain Marc nous apprennent bien que Dieu vient à la ren­contre de notre liberté et que notre liberté doit aller à la rencontre de Dieu, mais en face. "Seigneur, fais-moi voir Ta face et je serai sauvé !" Fais-moi voir Ta face mais fais aussi que j'accepte de la voir au plus profond de moi-même pour être vraiment sauvé, comme saint Paul, et pouvoir dire : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi !" C'est cette guérison fondamentale, radicale et définitive qui nous est signifiée dans la personne des misérables, des pauvres et des pécheurs, parce que, eux, ils ont ac­cepté le salut de Dieu face à face pour que la face de Dieu les remplisse entièrement de sa miséricorde, de sa lumière et les transforme en sauvés, en ressuscités.

 

 

AMEN