MIS À PART POUR UN SERVICE SACRAMENTEL

1 S 11, 1-7 ; Mc 3, 13-19

(30 janvier 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e passage de l'évangile que nous venons d'en­tendre nous raconte l'institution par Jésus, des douze. C'est un évènement capital, puisque c'est la racine sacramentelle de la structure même de l'Église, de ce qu'on appellera plus tard improprement la hiérarchie, et qu'il faudrait plutôt désigner comme les ministères. Le ministère fondamental, c'est celui des douze et l'évangile de saint Marc nous le définit par deux traits : "Il en institua douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher". On les appellera ensuite apôtres à cause de cet envoi pour la prédication, mais le texte de saint Marc insiste sur l'enracinement de la prédication de l'évangile dans le fait d'être les compagnons de Jésus.

Cet évènement si important, nous est raconté par chacun des évangiles synoptiques avec quelques variantes qui ne sont pas sans intérêt. On trouve une quatrième liste des douze au début du livre des Actes, quand ils se rassemblent après l'Ascension de Jésus, dans la chambre haute pour prier avec Marie et les frères de Jésus dans l'attente de la venue de l'Es­prit. La liste des douze est à peu de chose près la même les quatre fois, avec cependant quelques va­riantes au moins dans l'ordre des apôtres. Je n'insiste pas sur le fait que Marc appelle Thaddée celui que d'autres appelle Jude, c'est là une de ces difficultés exégétiques sur lesquelles nous n'avons aucun moyen d'avoir une lumière plus précise, mais mis à part le cas de Thaddée-Jude, les onze autres sont les mêmes dans chacune des listes. Cependant, si Pierre dont Marc nous précise que le nom véritable était Simon, et que Jésus l'a surnommé Pierre, ce que Jean nous raconte au début de son évangile, au moment où Jésus appelle Simon et lui dit : "Tu t'appelleras Pierre", si Simon tient toujours la première place, Simon-Pierre, il est remarquable que saint Marc met immédiatement après, non pas comme on le fait d'ordinaire, André, le frère de Pierre, ce qui est compréhensible par la pa­renté, mais il met immédiatement après Jacques, et Jean, les fils de Zébédée, et l'on sait que Pierre Jac­ques et Jean tiennent par mi les douze, une place toute particulière puisque c'est eux que Jésus prendra comme témoins de la résurrection de la fille de Jaïre, puisque c'est eux bien plus encore que Jésus emmè­nera avec Lui sur le Thabor pour y être transfiguré devant leurs yeux, puisque c'est eux enfin que Jésus prendra seuls avec Lui à Gethsémani pour être les témoins de son agonie. Ces trois sont donc à juste titre mis par Marc en tête des Douze, ils jouent un rôle tout spécial : Pierre bien sûr, le chef du Collège Apostoli­que, Jacques, le premier des apôtres à avoir donné son sang pour le Christ et pour la foi, prêchant ainsi par sa mort mieux qu'il n'aurait pu le faire par la parole, et Jean le disciple que Jésus aimait, celui qui dans le quatrième évangile nous révélera les secrets les plus intimes du cœur du Christ. Marc ajoute aussi un trait qui lui appartient en propre, à savoir que Jacques et Jean avaient été surnommés eux aussi par Jésus, comme Simon était devenu Pierre, Jésus les appelait "Boanerguès", ce qui veut dire "Fils du tonnerre". Cela peut nous surprendre un peu car nous avons plutôt l'habitude de voir Jean le disciple Bien-Aimé comme le disciple de la douceur et de l'amour, et bien il faut croire que son tempérament était un tempéra­ment de force et de violence, puisque Jésus avec son frère l'appelait "Fils du tonnerre", et c'est donc du fond de cette violence intérieure qu'il a découvert l'amour de Dieu et l'amour que nous devons avoir pour le Christ et pour nos frères, qui n'est donc vrai­semblablement pour Jean un sentiment douceâtre, mais la violence de l'amour, du désir d'aimer.

Ensuite, Marc continue sa liste en nommant André, le frère de Pierre qu'il a déplacé près des fils de Zébédée, mais qu'il rapproche de ce fait de Phi­lippe, ce qui est aussi un trait que l'évangile de saint Jean nous révélera comme constant. Dans l'évangile de saint Jean, à plusieurs reprises, au moment de la multiplication des pains, au moment où juste avant la passion des grecs veulent voir Jésus, il s'adresse à Philippe et Philippe va trouver André comme si c'était son compagnons le plus proche, celui avec qui il pou­vait davantage partager les difficultés ou les circons­tances un peu exceptionnelles, et c'est ensemble que André et Philippe iront trouver Jésus soit pour lui exposer la faim des foules dans le désert, soit pour lui faire part du désir des grecs de le voir, ce qui amènera Jésus à dire : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul".

La suite de la liste des douze a moins d'im­portance, dans tous les cas, le dernier c'est Judas Isca­rioth, et tous les évangélistes nous précisent : "celui qui le livra".

Voilà donc qu'au milieu des disciples Jésus appelle ceux qu'il voulait : "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est Moi qui vous ai choisis" dira Jésus dans l'évangile de saint Jean. Et Il les institue pour être parmi tous les disciples non pas les premiers, car Jésus ne cessera pas de leur dire : "'Si vous voulez être les premiers, faites-vous les derniers", et si vous voulez être les chefs, vous devez vous faire les servi­teurs et les esclaves des autres, et ceci à l'image de Jésus Lui-même "qui n'est pas venu pour être servi mais pour servir". Structure de service donc, qui est par la volonté du Christ la structure fondamentale de l'Église. Les apôtres, puis leurs successeurs, puis les évêques, et leurs aides que ce soient les prêtres ou les diacres institués par les apôtres eux-mêmes pour être comme les organisateurs de la communauté, Apôtres, évêques, prêtres, diacres, tous des serviteurs, ils sont à part dans l'Église non pas pour une prééminence ou un privilège, mais pour être au service de leurs frères. Au service d'un service qui n'est pas seulement d'or­dre matériel, mais qui est d'abord et premièrement un service spirituel, le service de donner aux autres l'ac­cès aux sacrements, à la grâce, et de donner donc la possibilité de réaliser par leur sanctification person­nelle le sacerdoce que Jésus veut répandre dans tout le peuple de ses disciples. C'est dire que ce service n'est pas simplement une fonction à remplir, il ne s'agit pas seulement d'organisation, d'organigramme, il ne s'agit pas simplement d'une société qui a besoin d'un certain nombre de fonctions pour agir, mais il s'agit d'une mise à part pour un service qui est d'ordre sacramen­tel. Il vient du cœur même du Christ, il vient de cette fonction qui est celle-là même du Christ et si dans l'Église, la "hiérarchie" est un service, un ministère, c'est parce que Jésus, et en cela il est révélateur du secret même du cœur de Dieu, Jésus a voulu être no­tre serviteur. Cette mise à part de Douze que nous venons de lire trouvera son signe décisif et son expli­cation quand Jésus se mettra aux pieds de ses disci­ples pour leur laver les pieds comme un serviteur, un esclave le fait à son maître, et Il leur dira : "Puisque moi qui suis le Maître et le Seigneur je me suis mis à vos pieds pour vous laver les pieds, vous devez vous aussi laver les pieds de vos frères". C'est définir exactement comment est structurée l'Église et quel est le sens profond de cette mission de l'Église et de la mission de tous les membres de cette même Eglise à commencer par ceux qui sont placés à la tête, mais voyons que cette tête elle est aux pieds de leurs frères.

 

 

AMEN