LA PRIÈRE DE SUPPLICATION

2 S 11, 1-13 ; Mc 1, 40-45

(27 janvier 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e premier verset de cet évangile nous rappelle aux éléments essentiels de toute prière de supplication. La prière de supplication occupe beaucoup votre prière, peut-être trop par rapport à la prière de reconnaissance, de louange, d'action d grâ­ces. D'autre part, nous sommes des grands quéman­deurs devant Dieu, comme des enfants à qui il man­que toujours quelque chose non seulement le néces­saire mais souvent aussi le superficiel ou le superfé­tatoire.

La prière d'intercession, de supplique reste importante parce qu'elle signifie bien cet extrême besoin de Dieu que nous avons. Nous sommes faits pour la louange certes, mais nous ne sommes pas en­core dans l'état parfait de la louange, ce ne sera que l'état de perfection dans le Royaume de Dieu. Et notre misère, notre péché, notre lèpre, il ne faut pas sim­plement la porter comme un fardeau, comme une condition, comme un conditionnement mais aussi en faire une forme de louange à Dieu. Et une des meil­leures façons, avec notre misère, de le louer, c'est de faire appel à sa miséricorde. Notre souffrance, notre péché est aussi une forme de louange lorsque nous en appelons à la miséricorde et au pardon du Seigneur.

L'évangile nous dit : "Un lépreux vint vers Jé­sus. " Dans la société au temps de Jésus, le lépreux était proscrit, mis en dehors de tous liens sociaux, exclu de la communauté, un homme qui vivait en reclus, en excommunication. Et la première chose caractéristique, c'est que ce lépreux vient lui-même vers Jésus. Au fond, il veut sortir de cette exclusion dans laquelle le place la société, il veut en sortir, il veut briser cette solitude, il veut briser cette prison dans laquelle, par sa maladie, il a été enfermé. Et ceci c'est la première condition, c'est que nous voulions nous-mêmes sortir de notre péché, c'est que nous voulions nous-mêmes sortir des maux de notre vie, c'est que nous voulions nous-mêmes sortir de ce conditionnement, parfois extrêmement lourd qui pèse sur nous et qui nous empêche d'être nous-mêmes car nous ne serons nous-mêmes que face à Dieu. Cela c'est la première condition. Voulons-nous sortir de notre péché ? Voulons-nous sortir de l'isolement dans lequel nous place tout péché ? Car la définition pre­mière du péché c'est justement qu'il nous isole, qu'il rompt avec la société de nos frères, a plus forte raison avec la société de Dieu. C'est le péché d'Adam.

La deuxième condition c'est de sortir mais pas simplement pour sortir. Ce n'est pas de sortir parce qu'on en a assez et qu'on veut retrouver d'autres hori­zons qui sont souvent d'ailleurs d'autres horizons de péché, mais sortir vers Jésus. Et c'est une deuxième chose difficile parce que lorsque nous voulons sortir de nous-mêmes, nous le faisons par nous-mêmes et au fond, nous nous retrouvons en face de nous-mêmes, ce qui ne solutionne rien. Sortir de son péché, de sa misère, de sa maladie, mais pour aller vers quelqu'un, pour aller vers le Christ. Et c'est ici que rejoint une autre dimension.

Sortir, mais sortir dans la prière, car cette sor­tie vers Jésus immédiatement nous est signifiée de la façon suivante: "Il le supplia, il s'agenouilla et lui parla." Ceci n'est pas simplement un mouvement humain, un mouvement social, un mouvement comme on va vers son médecin pour qu'il nous guérisse par quelque technique. Non, il y a la toute une attitude intérieure qui est celle de la prière. Ce qui veut dire qu'il n'y a pas de guérison possible sans la prière. Il n'y a pas de guérison possible sans la supplique, et qui dit supplique dit une supplique permanente, régulière, persévérante, sans jamais se décourager. De toute façon notre supplique durera jusqu'à la fin car il y a de grandes chances que notre lèpre nous ronge jusqu'à la fin. Donc sans découragement, sans peine.

Et cette supplique n'est pas seulement comme Jésus le dira un jour de répéter : "Seigneur ! Seigneur! fais quelque chose !" C'est une supplique dans l'age­nouillement, dans l'adoration, dans le silence, dans la reconnaissance que le Christ est vraiment le Sauveur. "Si Tu veux, Tu peux me guérir !" Ce lépreux recon­naissait dans la personne du Christ une capacité de guérison, mais il l'a reconnue dans la prière. On ne sort pas du péché autrement qu'en entrant dans la prière.

Et le troisième élément est un élément diffi­cile pour nous. C'est que ce lépreux est admirable parce qu'il dit à Jésus : "Si Tu veux !" Il laisse à Dieu la liberté de la fécondité. Il laisse à Dieu la liberté de la réponse. Il laisse à Dieu la liberté de la guérison. Et ceci souvent ce n'est pas notre attitude car nous vou­drions imposer à Dieu de nous guérir comme nous voulons, quand nous voulons, de ce que nous voulons, comme si les péchés qui nous apparaissaient les plus importants étaient de fait les plus graves, ce qui n'est pas du tout vrai, car nous sommes très forts pour nous arranger des péchés : nous les mettons devant nous comme d'immenses obstacles, alors que notre vérita­ble péché n'est pas là. Mais celui qui nous plaît, em­pêche que nous voyions le vrai. Et c'est d'ailleurs sur le vrai que le Christ nous guérira, sur le plus grave, sur le plus profond, et pas sur celui qui, apparemment, nous empêche d'avancer ou d'être assez beau pour que nous puissions nous plaire ou plaire aux autres.

Donc laissons au Christ cette liberté. C'est Lui-même qui est le maître de la vie, c'est Lui-même qui est le maître de la guérison, c'est Lui-même qui est le maître du pardon. Mais il y a une chose aussi certaine : quel que soit le moment où Il nous guérira, quelle que soit la manière dont Il nous guérira, tou­jours son attitude sera la même : "Je le veux, sois guéri !" Et cette guérison-là, elle est son domaine. La façon dont Il va la réaliser, Lui seul la connaît. Et Il la connaît parce que Lui seul connaît le véritable chemin de notre bien.

Alors que ces quelques réflexions nous aident à retrouver, à renouveler en nous cette prière de sup­plication pour notre péché, pour notre lèpre, pour celle de tous nos frères. Voulons-nous en sortir vrai­ment ? Est-ce que nous en sortons pour rencontrer quelqu'un qui est le Sauveur ? Cette rencontre c'est la prière et l'adoration qui est ici le lieu même du pardon et de la guérison, mais dans cette totale liberté qu'a Dieu de faire pour nous comme Il veut et quand Il veut.

 

 

AMEN