LA TENDRESSE DE DIEU

Os 11, 1-9

(30 janvier 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

J

e crois qu'on peut appeler Osée "le prophète de la tendresse de Dieu". Vous avez entendu ces très jolies paroles : "J'avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par le bras, mais il n'a pas compris que je prenais soin de lui, je le menais avec des attaches humaines comme avec des liens d'amour ; j'étais pour lui comme celui qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, je m'inclinais vers lui et le faisais manger. Mon cœur est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent."

       Quand nous parlons tendresse de Dieu c'est rassurant. Quand nous disons tendresse, nous voulons signifier l'immédiate proximité réelle de Dieu face à nous. C'est vrai que c'est un trait humain que nous tentons d'attribuer à Dieu, et nous savons que nous le lui attribuons de façon imparfaite, limitée et que Dieu est certainement d'un amour infiniment plus grand que la tendresse que nous donnons ici-bas. Mais quand nous parlons de Dieu, il ne faut pas s'en tenir à un Dieu qui a vite larme à l'œil et qui, finalement, comme une bonne-maman, nous attend toujours au tournant de nos bêtises pour nous consoler et nous réconforter. Quand il s'agit de Dieu, c'est beaucoup plus grave que cela, car je pense que c'est une arme de Dieu, une arme réelle et efficace, et la seule possible contre le péché.

       J'en prends pour exemple cette phrase d'Osée : "Mon peuple est cramponné à son infidélité, est cramponné à son péché !" La seule action efficace que Dieu a contre le péché, tout en respectant la liberté de l'homme, c'est de l'approcher avec délicatesse. Car notre grand problème à nous tous, c'est que non seulement nous péchons, mais lorsque nous avons péché, nous éprouvons, en général, une telle culpabilité, un tel remords, une telle honte, que notre cœur s'en trouve comme replié, et que, au péché qui nous avait donné la honte, nous ajoutons un autre péché, finalement peut-être plus grave encore, qui est le repliement du cœur.

       Ainsi pour nous dire que le péché engendre le péché et que finalement nous roulons comme dans un cercle infernal, quand un péché a déclenché notre tristesse, nous avons beaucoup de difficulté à encaisser l'engendrement, c'est-à-dire la naissance d'autres péchés de tristesse, de remords, de honte, de culpabilité qui viennent s'enchaîner à partir du premier. La confession, l'aveu des péchés, consiste à casser ce cercle infernal des péchés qui s'engendrent mutuellement et finalement nous fait relever la tête et entendre Dieu qui dit :"Ton péché, non seulement je le connais, non seulement je le pardonne, mais je le recouvre d'un amour plus grand, je le dépasse de part en part par un amour infiniment plus grand." Cela s'appelle la tendresse. Et Dieu vient par tendresse, s'insinuer en nous avant même que nous redoublions de péchés, que nous nous retrouvions comme repliés sur nous-mêmes, n'ayant plus envie d'aller voir Dieu, n'ayant plus envie d'aller voir l'autre, pour lui demander pardon.

       Souvent ce pardon consiste à nous arracher à nous-mêmes, à cette forteresse que nous construisons en nous, à ce cœur fermé replié sur son propre malheur, et nous avons grande difficulté à nous laisser attendrir, à nous laisser atteindre. Si Dieu est tendre ce n'est pas parce qu'il a la larme à l'œil facile, mais c'est parce que c'est sa seule arme pour nous toucher, sans nous blesser. Si Dieu est tendre, c'est parce que c'est sa façon dont sa main nous touche le cœur sans nous froisser, mais en le dépliant tout doucement, pour recevoir totalement la rosée de sa grâce.

       Nous faisons souvent, l'expérience de la tristesse, du repliement du cœur, de ce que la Bible appelle "le durcissement du cœur" et c'est pour cela que Dieu vient comme à pas de velours, délicatement, nous dire à ce moment-là : Ne te replie pas sur toi, mais accepte, avec une certaine humilité, que moi je vienne opérer ce pardon, cicatriser ton cœur. Ne crois pas que tout est fini ! Ne t'arrête pas à la honte que tu en as ! Moi je veux la tuer cette honte, je veux la tuer cette culpabilité qui te fait te replier sur toi, qui t'empêche de regarder en face mes yeux, mon regard qui seul peut te restaurer et te rendre grand et libre, te faire homme.

       Alors cramponnée à son péché, cramponnée à notre infidélité, c'est souvent notre vie, cramponnés a nos limites, cramponnés à la tristesse, cramponnés a la conviction qu'on n'est pas heureux et qu'on ne le sera jamais, c'est souvent notre attitude. Combien de gens nous disent : "Cela va très mal !" Mais si nous ne sommes pas heureux aujourd'hui malgré toutes les difficultés, les épreuves, malgré tout le noir qui peut nous tomber dessus, nous ne serons jamais heureux. Si nous n'acceptons pas d'être rejoints par le bonheur de Dieu à un moment ou l'autre de notre vie au creux même des épreuves les plus difficiles et les plus douloureuses, nous ne le serons jamais. Ne restons pas cramponnés à notre péché. Acceptons que la tendresse de Dieu qui n'est pas un vain mot ni une invention humaine pour décrire Dieu mais qui est la réalité propre de son cœur qui veut nous restaurer et nous aimer, nous rejoigne là où nous sommes aujourd'hui et nous rende réellement heureux.

       AMEN