CONFIANCE DÉRAISONNABLE

1 S 14, 1+6-14

(29 janvier 1990)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

ans l'épisode du livre de Samuel, Jonathan se conduit de façon tout à fait déraisonnable. Il attaque un poste philistin qui se trouve sur la hauteur alors que lui est en bas ce qui est évidemment une situation défavorable. Qui plus est, suivi de son écuyer, il attaque à découvert en signalant leur présence. Plus encore, pour grimper, il doit se servir de ses mains et de ses pieds et n'a donc plus de mains pour tenir ses armes et il est donc complètement livré au bon vouloir des ennemis. Pourtant tout se passe comme si les Philistins tombaient de leur hauteur, foudroyés directement par Dieu.

       Jonathan a fait cet acte déraisonnable simplement parce qu'il avait demandé à Dieu un signe, selon la réponse des Philistins. "S'ils nous disent : Montez vers nous, c'est que Dieu nous donnera la victoire !" Jonathan se met entre les mains de Dieu, d'une façon qui excède ce qui est raisonnable et qui est même contraire à la raison. Cet épisode nous montre Jonathan en opposition avec son père Saul, au plan de l'attitude face à Dieu. Saul voyait son armée découragée, en train de se débander dans l'impatience de voir arriver Samuel. Alors, dans son inquiétude, il va offrir le sacrifice à la place du prophète qui lui répondra : "Puisque tu n'as pas eu confiance en Dieu, Dieu t'abandonne." Autrement dit ce qui est reproché à Saul, c'est de n'avoir pas eu une confiance en Dieu qui allait au-delà du raisonnable, une confiance telle que ce qui semblait légitime ne l'était pas.

       Dans un autre passage, à la veille de la bataille, Saul fera passer le bon sens, ce qui est raisonnable à vues humaines, avant les vues de Dieu.

       Ce que ces différents textes veulent nous enseigner, c'est que notre confiance en Dieu ne peut pas être simplement une confiance raisonnable. Si nous ne mettions en Dieu une confiance qu'à la mesure de notre raison, au fond, nous n'aurions pas foi en Dieu. Ce serait simplement un calcul humain. Nous envisagerions le pour et le contre pour choisir ce qui a le plus de chance d'être efficace. Alors Dieu serait rangé au niveau des accessoires Ce serait, comme le pensait Pélage, un coup de pouce que Dieu donnerait à l'effort humain qui resterait l'essentiel dans notre marche vers le salut. Ce que Dieu veut nous faire comprendre c'est qu'il s'agit de tout autre chose.

       Nous ne sommes pas entre les mains de notre jugement, de notre raison, de l'évaluation de ce qui est vraisemblable ou de ce qui ne l'est pas, moyennant quoi Dieu viendrait ensuite à notre aide, nous sommes totalement entre les mains de Dieu. Ce que Dieu veut réaliser par nous, en nous, avec nous c'est ce qui dépasse totalement nos prévisions. Je ne parle pas des événements concrets et quotidiens. Il ne s'agit pas de nous mettre entre les mains de Dieu pour savoir s'il faut acheter une maison ou non, prendre telle profession ou telle autre. Mais quand il s'agit de l'essentiel de notre vie de notre salut, quand il s'agit de question de vie ou de mort, quand il s'agit véritablement de la réalisation du dessein de Dieu en nous, alors ce n'est plus à portée humaine où nous aurions à agir d'abord pour que Dieu ajoute seulement le petit quelque chose qui manquerait à nos prévisions. A ce niveau-là, nous sommes entièrement entre les mains de Dieu. Et le dessein de Dieu nous dépasse de toute part, dépasse ce que nous pouvons raisonnablement comprendre ce que nous devons calculer et supputer. Dieu est au-delà du cœur et de la pensée humaine et nous devons comprendre qu'il faut nous remettre totalement entre ses mains.

       La confiance que nous mettons en Dieu n'est pas une confiance raisonnable, c'est une confiance absolue. Notre salut n'est pas à notre portée. Notre salut n'est pas entre nos mains. Ce n'est pas avec nos efforts, à la force de nos poignets que nous nous sauverons. Ce n'est pas en accumulant vertu sur vertu que nous arriverons au but. Le salut ne peut être qu'un don gratuit de Dieu et nous sommes entièrement entre les mains de son amour. Nous devons nous remettre avec confiance entre les mains de son amour, afin que Dieu puisse déployer en nous sa grâce et sa force, sans que, par nos raisonnements, nous mettions obstacle à son désir. Que notre foi en Dieu soit assez grande pour que nous puissions ainsi croire à l'impossible car, en fait, être sauvé est impossible pour nous. Mais ce qui est impossible à l'homme est possible pour Dieu.

       AMEN