LE TEMPLE S'EFFACE DEVANT LA PRÉSENCE DU CHRIST

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 et 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie – année C (26 janvier 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je voudrais profiter de la magnifique occasion que nous avons d'accueillir plusieurs personnes – membres actuels par le baptême ou membres à venir grâce à la célébration de leur baptême, avec également ceux qui se préparent à la communion ou à la confirmation – pour réfléchir avec eux sur un point qui me paraît absolument essentiel et qui fait que nous sommes ici aujourd'hui. Si on regarde la tradition de l'Ancien Testament, surtout à l'époque de Jésus, tout était centré sur un lieu précis, le Temple. C'était véritablement le point central d'identité du peuple juif. Quand les juifs étaient là, ils étaient pleinement en train d'accomplir leur relation avec Dieu. Le Temple n'était pas simplement un point de repère spatio-temporel, c'était véritablement ce qui les constituait membres du peuple juif.

Or, pour ce Temple, il y avait une spécificité, comme d'ailleurs dans la plupart des temples du monde ancien, c'est que personne n'y entrait sauf, une fois par an, le Grand Prêtre qui avait le droit de prononcer le nom de Dieu. On était là en présence d'un peuple qui se comprenait comme le peuple choisi et qui n'était pas choisi pour se rassembler dans le Temple mais autour du Temple. Autrement dit, il n'y entrait pas. C'est pour cela qu'il y avait un système de barrières extrêmement compliqué qui faisait que par exemple le premier parvis était le parvis des femmes. Elles avaient le droit d'entrer dans la cour la plus extérieure. Puis il y avait le parvis des gentils – c’étaient les païens à cette époque-là – sur le pourtour le plus extérieur. Après, il y avait une cour plus spécialement dédiée aux sacrifices. Là, il n'y avait que les prêtres et tous les "sacristains" ; un personnel considérable pouvait y aller. Mais le Temple lui-même était un espace sacré dans lequel, sauf exception du Grand Prêtre une fois par an, l'homme ne pouvait jamais entrer.

Le peuple pensait qu'avec la présence du Temple au milieu de la collection des douze tribus, il avait la sécurité que Dieu était là et qu'on ne pouvait pas y toucher. C'est pour ça que la destruction du Temple par Titus en 70, une quarantaine d'années après la mort du Christ, fut pour le peuple juif un coup extrêmement dur. Les Romains ont voulu frapper de façon la plus cruelle qui soit : « Vous croyez que vous avez un Dieu qui vous protège ! Eh bien je vais entrer dans ce temple et je vais le faire brûler. » Du coup pour les juifs, ce Temple a été un souvenir terrible, une blessure. Encore aujourd'hui, s'il y a parfois tant d'émeutes ou d'opérations de police dans le Temple, c'est parce que le Temple est maintenant occupé par deux lieux saints musulmans et que pour un certain nombre de juifs très orthodoxes et très pratiquants, il est inaccessible.

Cela signifie qu’à cette époque-là, les juifs considéraient le Temple comme le centre du monde. Ils avaient même une image qui vous fera peut-être sourire, ils disaient que le Temple était comme le marchepied de Dieu. Dieu était assis sur la voûte des cieux, Il avait sans doute de très longues jambes et Il venait reposer ses pieds sur l'endroit du Temple. Mais c'était bel et bien un endroit précis, bien déterminé. Or quand on y réfléchit – je le dis parfois de façon un peu provocatrice mais vous allez comprendre ce que je veux dire – par rapport au Temple, peut-être que Jésus y croyait mais Il n'était pas pratiquant. Il reconnaissait que le Temple avait sa place dans la tradition, dans la prière juive, dans les rituels. Mais on ne voit jamais Jésus venir avec ses disciples dans la cour où se faisaient les sacrifices pour offrir un sacrifice devant le Temple. De même, quand on nous dit, par exemple dans saint Jean, que Jésus enseignait, c'était sur le portique le plus extérieur, autrefois appelé portique de Salomon. Pour Jésus, le Temple a même été parfois un objet de colère. En effet, il y avait un trafic qui était pourtant assez nécessaire pour pouvoir acheter toutes les bêtes qu'il fallait immoler à Dieu, il fallait changer de l'argent. Quand Jésus a vu tout cela, Il s'est mis en colère et a bousculé les tables des changeurs, Il a chassé les vendeurs de pigeons et de colombes, Il a chassé ceux qui vendaient des bœufs pour les sacrifices. Pourtant c'était absolument indispensable. Il a même dit une chose incroyable : « Détruisez ce Temple et Moi en trois jours Je le rebâtirai. » Avec un certain recul maintenant on comprend ce qu'Il a voulu dire mais cela n'empêche que c'est pratiquement cette parole-là qui Lui a valu d'être condamné à mort.

On est là devant une chose tout à fait stupéfiante : Jésus, observant par ailleurs un grand nombre de préceptes de la Loi, a été extrêmement distant et réservé vis-à-vis du Temple. C'est rare qu'on ait une fois ou l'autre une petite allusion dans une parabole : « Deux personnes montaient au Temple pour prier, etc. » Il dit qu'il ne faut pas jurer par le Temple. Bref, le Temple n'est pas sa tasse de thé. Qu'est-ce que cela signifie ? Vous allez me dire que pour toutes les religions, il faut bien un endroit pour se rassembler. C'est d'ailleurs ce que nous faisons ici quand nous venons à l'église.

Pourtant il y a une nuance qui hélas échappe à la plupart des chrétiens, c'est que pour nous, l'église n'est pas un temple. Il faudra bien que l'on s'y fasse un jour ou l'autre, "église" est un mot qui n'était jamais utilisé pour désigner un lieu de prière. Église c'est ecclesia, ce n'est même pas un lieu, c'est un processus. L'église, c'est le lieu où nous sommes rassemblés par un coup de trompette analogue à ce coup de trompette qui devait rassembler l'armée pour partir au combat. D'ailleurs, ce que j'ai dit pour le Temple du Seigneur à Jérusalem, on pourrait le dire également pour les différents temples grecs que nous allons admirer lorsque nous faisons des voyages touristiques en Grèce. En réalité, l'église n'était pas un nom de lieu, on n'allait pas à l'église, on était l'Église. C'est pour cela qu'en fait, si l'on regarde bien dans l'histoire du vocabulaire chrétien, le mot "église" a été utilisé pour dire le lieu où se rassemblent les chrétiens. Même plus que ça, ce n'est plus un lieu, c'est parce qu'ils sont rassemblés que ça fait un lieu. Je ne sais pas si vous sentez la nuance mais c'était quand même assez extraordinaire. Ça voulait dire qu'à partir du moment où il y avait des chrétiens, ils étaient l'Église. Et nos églises si admirables, Notre-Dame, Saint-Jean-de-Malte, le Sacré-Cœur, tout ce que vous voudrez, en réalité le vrai nom, c'est l'Église comme communauté de rassemblement de tous ceux qui croient au Christ.

Autrement dit, c'était un bouleversement complet de la notion de lieu de culte. Là où le lieu de culte était généralement le lieu sacré, protégé par des barrières ou des barricades pour qu'on ne le profane pas, ici on ne peut pas profaner l'Église, c'est le peuple lui-même qui se rassemble. Non seulement le peuple qui se rassemble mais parce que le peuple se rassemble, Il est là, Lui Dieu. On bascule donc complètement en architecture : là où jusqu'ici le rassemblement était un lieu vide pour que Dieu ait sa place, bien coupée, bien séparée du reste de l'espace, ici au contraire Jésus dit : « Je n'aurai qu'un espace, c'est d'être au milieu des hommes et d'être Celui qui rassemble. » Là où le Temple était le vide, ici le Temple disparaît, le vide de la présence disparaît et la nouvelle présence est la présence du Christ, du Fils de Dieu, qui vient se révéler. Tout son ministère est là. Il est là pour dire : « Ne croyez pas que vous allez me bâtir des maisons. » D'ailleurs quand Salomon avait voulu bâtir un temple, Dieu avait manifesté quelques réticences. Il avait dit : « Pourquoi veux-tu me bâtir un temple ? Je n'ai pas besoin d'une maison. Le mieux pour moi c'est quand J'étais au désert sous la tente. » Dieu d'une certaine manière préfère le camping et nous sommes un peuple dont le Dieu fait du camping ! Il a envie d'être dans chaque assemblée. C'est pour ça que dès le départ les chrétiens ont aimé annoncer Dieu partout. En effet, on pouvait créer partout non pas des lieux mais des communautés, des moments de rassemblement où on était là ensemble pour accueillir Dieu qui faisait l'unité entre nous.

Frères et sœurs, on n'a jamais perdu l'habitude car si on se rassemble tous les dimanches à la messe, ce n'est pas pour constituer un lieu réservé et pour discuter avec la DRAC pour savoir qui paie l'entretien des murs, des objets de culte à l'intérieur. C'est devenu la "cuisine" post-"Émile Combes" mais ce n'est pas ce qui est le plus intéressant dans l'histoire de l'Église. C'est parce que les croyants, les membres du Christ, savent qu'ils sont l'Église. C'est pour ça que saint Paul, quand il écrit aux premiers chrétiens de Corinthe – ils ignoraient complètement comment ça se passait dans le Temple de Jérusalem – il leur dit cette phrase qui est presque une provocation : « Vous êtes le Temple de Dieu, le Temple c'est vous. »

Frères et sœurs, je crois qu'il faudrait vraiment qu'on réalise ce que ça veut dire. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons et partageons ensemble, c'est déjà le Christ. C'est pour cela que les chrétiens ont trouvé tout à fait adéquat ce nom d'Emmanuel à donner au Christ, au Seigneur. Emmanuel, ça veut dire "Dieu avec nous" et c'est l'Église. Ce que nous formons chaque jour, chaque dimanche, chaque fois que nous sommes là pour la prière, la messe, peu importe, c'est d'abord la première chose que nous devrions réaliser. Nous ne sommes pas là parce que nous sommes le lieu de Dieu mais parce que Dieu fait de nous le lieu de rencontre entre le monde et Lui. Et c'est là qu'Il vient.

Frères et sœurs, c'est pour ça que la première prédication de Jésus, dans l'évangile de saint Luc entendu tout à l'heure, se déroule dans une synagogue. Jésus a même choisi une synagogue où il y avait tous ses vieux amis avec lesquels Il avait grandi et joué dans les rues de Nazareth. Il n'a pas dit : « Je vais d'abord aller au Temple. » Non, ça c'est Papa et Maman qui avaient dit : « Il faut régler les affaires et donc on doit le présenter au Temple. » Quand Jésus a à prendre sa responsabilité de prédicateur annonciateur du Royaume, Il décide à ce moment-là de venir au milieu de ses amis, au milieu de ceux qu'Il connaissait depuis toujours pour leur dire : « Aujourd'hui s'accomplit la Parole, l'Esprit de Dieu repose sur Moi, J'apporte la liberté, J'apporte le bonheur, J'apporte le sens du service les uns les autres, J'apporte le mystère de la communauté. » Comme nous le rappelait l'épître de Paul tout à l'heure, tous ces dons de l'Esprit, c'est la manière dont le Christ œuvre en chacun d'entre nous, en nous donnant des responsabilités diverses selon les différentes places de membres du corps du Christ que nous sommes. C'est toujours la même chose, c'est le mystère de l'Église, non pas comme une sorte de réalité inscrite géographiquement – si l'Église était uniquement une réalité géographique, elle disparaîtrait le jour où ce monde disparaîtra – mais dès maintenant l'Église est cette collection de lieux où le Christ est là présent pour agir et pour nous faire entrer dans le mystère du monde nouveau. Amen.