LE TEMPS DE DIEU
Jon 3, 1-5 + 10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
Appel des disciples – année B (dimanche 28 janvier 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous célébrons plus spécialement aujourd’hui l’appel des disciples. C’est une chose toute simple : le Christ, dès le début de sa vie publique, a voulu que des disciples, des auditeurs privilégiés au sens de l’assiduité à suivre les cours, les Douze, soient appelés, convoqués à suivre le Maître et à écouter son enseignement.
Or, pourquoi les appelle-t-Il et à quoi les appelle-t-Il ? Finalement, c’est ce qui compte parce que c’est pour nous un dimanche décisif car c’est aussi le dimanche de notre appel. On fait toujours beaucoup de bruit autour des vocations sacerdotales et religieuses. En réalité, cet évangile nous dit que tous sont appelés. C’est d’une certaine façon le dimanche de notre vocation à tous, aussi bien prêtres, religieuses et religieux que laïcs.
Mais à quoi sommes-nous appelés ? Juste avant d’appeler les disciples, Jésus dit une chose extrêmement simple : « Les temps sont accomplis ». Ça veut dire simplement pour nous que le programme est terminé. C’est pourtant plus subtil que ça surtout si on relie cette affirmation au texte de saint Paul qui vous a peut-être paru un peu mystérieux voire un peu filou, qui dit en gros que le temps est limité, ou plutôt que le temps est plus dense que jamais. En fait, Jésus nous appelle à vivre le temps autrement que la façon dont on le vivait jusqu’à maintenant. Pourquoi est-ce si original ? Dans notre tradition marquée par la langue grecque, nous pensons que le temps concerne le passé, le présent et l’avenir. Chaque chose à sa place : le passé, on fait mémoire ; le présent, on en profite à plein ; l’avenir, on ne sait pas ce que c’est… C’est donc une façon de vivre le temps assez difficile à gérer. L’humanité a vécu avec des modalités un peu variables mais ce modèle-là a toujours prévalu. D’ailleurs, si des communautés chrétiennes existent depuis vingt siècles, on parle toujours du présent et de l’avenir.
Pourtant, quand on chante le Gloria, on ne dit pas « comme il était dans le passé, maintenant et dans l’avenir… » mais « comme il était au commencement, maintenant et toujours ». On ne s’y arrête pas parce qu’il s’agit de formules mécaniques et on se dispense d’y réfléchir. Or, est-ce que tout ce qu’a apporté le christianisme – la présence de Dieu dans le monde et dans notre vie – est de vivre le temps comme tout le monde sans nous poser de questions ? Pourquoi Jésus dit-Il que les temps sont accomplis ? S’ils le sont, c’est que tout est fini ! Certains chrétiens vivent leur foi sur leur petit nuage : pas de souci, nous sommes pleins de bonne volonté, de charité, de piété, de douceur – à des degrés différents… Mais le Christ, saint Paul, ont-ils dit cela ? Non, « les temps sont accomplis ». Et Jésus a répété cette parole sur la croix. Quant Il meurt, tout est accompli. Que veut dire vivre un temps accompli ? Finalement personne n’en sait rien quand on croit que l’accomplissement consiste à arriver au but. On avait prévu de se marier, d’acheter une maison et d’avoir des enfants, c’est accompli ! C’est d’ailleurs très bien et il ne s’agit pas de le critiquer.
Que signifie que le Christ appelle des disciples pour qu’ils comprennent et qu’ils mettent en œuvre cette formule : « Les temps sont accomplis » ? Le texte de saint Paul est assez incroyable. Puisque les temps sont "pleins", « que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, que ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui sont heureux comme s’ils n’étaient pas heureux, ceux qui font des achats comme s’ils ne possédaient rien ». Voilà presque une variante du « en même temps » macronien… Mais à savoir si c’est une formule tellement enrichissante qui nous aiderait à mieux vivre… Les agriculteurs par exemple, s’ils pensent au présent, estiment qu’on les achemine vers une mort sociale et professionnelle terrible.
Qu’y a-t-il derrière tout cela ? Il y a une chose fondamentale à laquelle on ne pense jamais et qui pourtant est la raison pour laquelle nous sommes ici. C’est qu’aujourd’hui dans toute la société – c’est l’un des grands ressorts de ce qu’on appelle la laïcité – nous vivons dans un temps purement linéaire : avant, maintenant, après. Et nous essayons de nous débrouiller avec ces conditions de vie dans le temps, de vivre la succession des moments. Notre but est d’arranger les instants, les uns avec les autres pour que nous puissions vivre, et la plupart du temps, survivre. Alors tout le temps se rassemble dans le temps que nous vivons, maintenant, avant, après, mais qui est uniquement le temps de maintenant. Quand un homme prend femme, il vit en ayant pris femme. Quand on fait des achats, on en fait parce qu’on a de l’argent. Tout le temps se condense d’une façon purement linéaire, une seconde, une minute, un an, un siècle… Et c’est uniquement dans la chronologie, succession des temps et des instants, que nous calculons. Nous essayons en général d’assimiler le temps à la gestion d’un capital : le temps, c’est de l’argent. Ce n’est peut-être pas ce qu’on a fait de mieux pour penser et réfléchir. Ça existe de fait, on peut faire fructifier l’argent, mais est-ce que c’est ça l’essentiel ?
Autrement dit, ce que Paul veut dire, à la suite du Christ qui dit que les temps sont accomplis, c’est mettre en garde pour ne pas vivre le temps simplement comme un parcours purement linéaire, une succession d’instants, d’opportunités, de chances à saisir etc. Comment le vivre ? Nous sommes là parce que depuis que le Christ est venu, Dieu est venu sur terre. Il a apporté un "autre temps", le temps avec Lui, Lui qui vit pour les siècles des siècles. En se faisant chair, Il a immergé le temps de l’éternité, le temps du dessein de Dieu, dans notre temps. Là où nous avons tendance avec nos moyens humains à vivre le temps uniquement comme la suite linéaire des événements symbolisée par la télévision et la gazette quotidienne, en essayant de les comprendre et de savoir ce que ça peut avoir d’utile pour nous, Jésus reprend en disant : « Vous les Corinthiens, vous les chrétiens, vous ne vivez pas le temps exactement de la même façon. Vous le vivez parce que maintenant vous avez été appelés, vous avez cru et donc vous êtes, que vous le vouliez ou non, plongés dans une double chronologie. Celle qui ne disparaît pas dans cette histoire humaine que nous vivons, que nous connaissons tous, chrétiens, païens, incroyants, et celle du temps accompli parce que dans le temps linéaire s’est plongée la présence du Dieu éternel et nous sommes nous-mêmes plongés dans ce temps spécial, que nous appelons précisément l’éternité, le temps du Royaume ou encore selon la formule, toujours mécanique, pour les siècles des siècles.
Nous vivons donc une double chronologie : celle de la gestion des événements, de nos projets, de nos intérêts en vue de notre épanouissement et en même temps, selon ce que Paul dit : « Rendez-vous compte, ceci est maintenant plongé dans le temps que le Christ vous a offert, le temps qui devient ouverture pour l’éternité ».
Vous allez me dire que ce sont encore des rêves religieux dont on ne voit pas la moindre trace. Certes, puisque c’est le temps de Dieu ! Ça ne se mange pas à la cuillère. Ce que nous sommes dans la dimension temporelle devient maintenant, par le fait que le Christ vient dans le monde, une autre mesure chronologique que notre histoire, une réalité de temps qui nous ouvre à la venue de Dieu et de son Royaume. Les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est proche.
C’est ce resserrement, cette condensation, à la fois du temps humain et du projet de Dieu qui domine, qui englobe et qui enrichit, qui conduit le temps humain vers un but dont nous n’avons pas la maîtrise, qui constitue l’originalité de la foi chrétienne et de sa manière de vivre pour tous les chrétiens dans le temps.
Frères et sœurs, quand on dit cela, ça paraît un peu discutable : qu’est-ce que cette espèce de couche supplémentaire d’éternité qu’on vient rajouter dans le temps ? Le temps n’est-il pas voué à disparaître, comme le suggère d’ailleurs le mot "accomplir" ? Accomplir peut dire rendu plénier ou au contraire terminé. Comment vivons-nous le temps ? Le vivons-nous comme on effectue un travail, pour le finir ? Beaucoup de gens pensent la mort ainsi : j’ai conduit ma vie, c’est fait, fini ! Ce n’est pas le problème. Si mon temps actuel, le temps de chacun d’entre nous, par la foi, par la présence du Christ, est investi d’une autre dimension, alors c’est là que le paradoxe que saint Paul évoque – avoir femme comme si on n’en avait pas, sans vouloir supprimer le lien du mariage ! – signifie que le temps qui est donné maintenant est un temps dans lequel nous continuerons à vivre – il ne dit pas ne pas avoir femme comme si on se démariait ! Le temps nouveau qui accomplit notre vie n’est pas un temps qui détruit notre histoire, beaucoup de gens le pensent. Or si les temps sont accomplis, c’est parce que c’est le temps de la présence de Dieu dans notre vie qui accomplit tout ce que nous avons déjà vécu. Dieu ne vient pas détruire le temps, pas plus que son Incarnation ne vient pas détruire le monde. Dieu vient et accomplit dans notre temps humain la réalité de son temps à Lui qui est de nous créer, de nous sauver et de nous conduire à la plénitude du Royaume.
C’est une autre perspective que l’être pour la mort dont on faisait les gorges chaudes au milieu du XXe siècle. Ce n’est pas un être pour la mort, même si le Christ meurt sur la croix. Parce qu’Il a voulu montrer qu’en passant par la mort, ça ne détruisait pas ce qu’Il avait vécu – Il est ressuscité – mais cet accomplissement de ce qu’Il est venu faire et par sa Résurrection, Il le fait partager à tout le monde.
Frères et sœurs, tout cela peut paraître un peu subtil pour un dimanche matin, mais c’est quand même notre nouvelle manière de vivre le temps. Cette vocation que nous avons n’est pas une vocation pour échapper – combien de fois la religion semble une échappatoire ? – c’est le fait que lorsqu’on est immergé dans le temps que le Christ veut nous faire vivre, le temps de son salut, le temps de la vie avec Lui, le temps d’accomplissement de notre vie vers le Royaume, ce que nous sommes ne disparaît pas et la grande originalité du temps chrétien est qu’ont vit le temps comme tout le monde, mais lorsque nous sommes plongés dans le temps de Dieu, nous sommes, à travers les gestes les plus simples et les plus humbles de notre existence, déjà engagés, plongés dans le temps de Dieu, c’est-à-dire le Royaume de Dieu est proche.
L’Église traduit-elle aujourd’hui de la meilleure façon possible le sens de cette proximité du temps nouveau qui veut éclore ? La plupart du temps, nous ne regardons que les échecs, les difficultés, l’avenir bouché, les conflits, la bagarre, la mort… Certes, mais tout cela, comment le vivons-nous ? Le vivons-nous comme une porte qui se ferme et nous enferme dans notre temporalité ? Ou bien le vivons-nous de la façon dont le Christ a ouvert notre temps sans rien en retirer ? Toutes nos actions sont valables aux yeux de Dieu, mais ce qui fait leur originalité, c’est que toutes nos actions sont aussi la manière dont s’ouvre l’avenir sur l’avenir de Dieu, son éternité.