LE GOÛT DU BONHEUR
Jon 3, 1-5 + 10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
Quatrième dimanche de l'épiphanie (appel des disciples) – année A - (29 janvier 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs,
Il est tout à fait intéressant de voir qu’aujourd’hui, en continuant à célébrer la manifestation de Jésus et ce qu’Il vient apporter à ce monde, nous soyons invités à écouter les Béatitudes. Certes, le moment par excellence pour les écouter, c’est quand nous sommes rassemblés pour le jour de la Toussaint, pas celui des Morts, c’est-à-dire la Béatitude telle que Dieu la partage avec nous par sa sainteté et en faisant de nous ses amis.
Mais aujourd’hui, ce sera plutôt la Béatitude comme appel, puisque nous sommes tous appelés à vivre avec Dieu, donc à vivre dans la Béatitude. Évidemment, vivre la Béatitude comme appel, c’est un peu plus difficile que de la vivre comme bonheur parfaitement ajusté, adapté et partagé.
Alors quelques remarques qui, je ne l’exclus pas, vous empêcheront peut-être de dormir, parce que ce sera un peu comme la question que l’on posait au capitaine Haddock : « Est-ce que tu dors la barbe sous les draps ou sur les draps ? » Ce sera un peu comme ça : qu’est-ce que c’est que la Béatitude et comment ça fonctionne ?
Tout d’abord, remarquez que dans la tradition juive et la tradition talmudique, il y a une vraie tradition des Béatitudes, qui n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait originale à la Bible parce qu’il semble que les auteurs juifs de l’époque de Jésus empruntaient aussi les Béatitudes au monde païen. Par exemple, une des Béatitudes qui étaient couramment mentionnées dans les textes talmudiques était : « Bienheureux l’homme qui a une femme intelligente ». Curieusement d’ailleurs, on ne dit rien de la Béatitude de la femme en question. Je vous laisse imaginer. Toujours est-il que l’on était intéressé de proclamer la Béatitude à partir de situations concrètes. Messieurs, peut-être ne vous en étiez-vous jamais rendus compte, vous qui avez des femmes intelligentes, vous vivez déjà une certaine Béatitude, alors profitez-en.
La Béatitude telle qu’elle était pratiquée à l’époque était une parole qui aidait à reconnaître le bonheur présent, car avoir une femme intelligente est un bonheur présent. Je n’ose pas dire qu’il faut en profiter, mais il y a quelque chose de cela et si c’est un bonheur, il faut savoir le goûter, l’apprécier et lui rendre un juste hommage mérité.
Or précisément, Jésus utilise la formule des Béatitudes, mais – c’est pour cela que je vous parlais de la barbe du capitaine Haddock – Il les prend à l’envers. Parce que dire à des gens qui ne sont pas nécessairement très gâtés par la situation sociale, « bienheureux vous les pauvres », peut-être, mais si vous allez vous arrêter devant tous les SDF ou les gens qui demandent quelques sous à la sortie de la messe, que vous leur dîtes « bienheureux vous les pauvres », je crains que vous ne soyez pas tout à fait convaincants, pour le moins.
Jésus prend d’une certaine façon le contrepoint : Heureux vous les pauvres. Qui sont-ils ? Ce sont ceux qui ayant totalement échoué dans la vie savent que de toute façon ils ne s’en sortiront pas. Il faut dire les choses ouvertement, c’est « heureux vous les paumés, même dans votre cœur ». On pourrait énumérer toutes les autres Béatitudes : les doux ? C’est ceux qui ne savent pas se défendre. La plupart du temps, on dit que les doux sont ceux qui vous passent la main dans le dos et vous flattent pour pouvoir vous mettre dans leur poche. Pas du tout, les doux sont ceux qui ont renoncé à tout usage d’une violence, d’une contrainte ou d’une emprise. Ce n’est pas nécessairement l’objet d’une Béatitude.
Heureux ceux qui pleurent : si vous voyez des gens en train de pleurer parce qu’ils subissent une grande angoisse, une grande détresse, un deuil ou quelque chose dont ils sont inconsolables, vous n’allez pas leur dire « heureux ceux qui pleurent » ! C’est indécent. Ces Béatitudes ont donc quelque chose de plus que provoquant, c’est le monde à l’envers.
Mais il y a pire et le monde contemporain s’en est emparé de la façon la plus violente qui soit. C’est bien la preuve que les paroles de Jésus et son enseignement et ses encouragements sont comme on l’a dit parfois "l’opium du peuple". C’est-à-dire, vous êtes malheureux maintenant, et on ne peut pas exclure que dans certains sermons du XIXe siècle, on prêchait un peu dans ce sens-là, c’est-à-dire vous en bavez maintenant, mais vous allez voir là-haut comme vous allez vous éclater !
Si c’est ça les Béatitudes, il faut bien reconnaître que ce n’est pas très encourageant. C’est même un peu désolant. Pourquoi le Seigneur se serait-Il laissé aller à une telle manière de voir les choses et surtout de le prendre comme l’attrait majeur pour se mettre à son écoute et à sa suite ? Ce n’est pas tout à fait convaincant, c’est le moins que l’on puisse dire.
Alors, je voudrais simplement attirer votre attention sur une chose qui du point de vue de la réflexion sur l’homme, est assez intéressante et peut, peut-être, nous ouvrir des perspectives. Sommes-nous capables de mesurer notre bonheur ? S’il y en a qui savent le faire, qui ont inventé la machine à mesurer le bonheur, il faut immédiatement faire breveter ça parce que c’est promis au plus grand succès. Le bonheur, et là encore je suis obligé de citer la sagesse lyonnaise, qui est quand même la seconde source de révélations après l’évangile : « Le bonheur, ça ne se mange pas à la cuillère ». Eh oui, il y a quelque chose dans le bonheur d’imperceptible, d’insaisissable, et qui même dans les moments où on est heureux, nous échappe. C’est pour ça, il faut quand même bien le reconnaître, qu’il y a des moments où le bonheur fait pleurer. Ça utilise le langage par excellence des larmes qui peuvent vouloir dire la tristesse, le désespoir ou le fait qu’on est complètement démuni.
C’est peut-être là que se situe précisément le ressort profond des Béatitudes : heureux, non pas parce que vous êtes pauvres, ni parce que vous êtes doux, c’est-à-dire malmenés, manipulés et sous emprise ; heureux non pas parce que vous pleurez, ni que vous avez soif de justice et qu’on vous a fait subir la justice. Ce n’est pas ça l’objet de votre bonheur : ce sont objectivement des malheurs et il ne faut pas raconter d’histoires. Jésus avait suffisamment de lucidité pour que devant la foule qu’Il avait rassemblée sur la montagne, où Il leur avait adressé ses premières paroles, qui sont ses écrits programmatiques, Il ne pût leur dire : « Venez, tous les damnés de la terre » ! C’est quelqu’un d’autre qui l’a mis en musique après. Non, il n’y a pas « heureux les damnés de la terre ».
Jésus ne fait pas du malheur de l’homme la mesure de ses promesses et de l’articulation d’un esprit revanchard pour dire que l’on va pouvoir récupérer ensuite. En fait, Jésus dit pratiquement ceci : « Vous voyez l’état dans lequel vous êtes, eh bien parce que vous êtes pauvres, parce que vous êtes manipulés, parce que vous êtes dominés, parce qu’on vous trompe, Moi Je vous promets qu’on ne vous retirera jamais votre aptitude au bonheur ».
Quand on y pense, c’est quand même assez éclairant. Que le Fils de Dieu, qui est le Dieu vivant éternel, un Dieu heureux, vienne et au milieu de cette foule qui a perdu tous les ressorts de son accession par elle-même au bonheur, lui dise : « C’est dans le dénuement même que Je vous promets que vous ne perdrez jamais votre aptitude au bonheur », il n’y a pas de façon plus radicale de dire que l’homme est fait pour le bonheur.
C’est une des choses que nous avons peut-être le plus de mal à acquérir, mais c’est quelque chose de vrai. Comment se fait-il que même dans les moments les plus terribles, il y ait quelque chose encore qui en nous surgit, se tient et nous pousse au-delà de nous-mêmes ? C’est le désir du bonheur. C’est ce que Jésus veut dire : « Vous pourrez faire ce que vous voudrez, ça ne vous rendra pas heureux, maintenant, mais il y a une chose que l’on ne pourra jamais vous retirer, c’est votre aspiration au bonheur, votre désir de pouvoir être un jour comblés ».
C’est la plus belle promesse que l’on puisse faire. Ça ne veut pas dire nécessairement que c’est facile à vivre, ni que c’est satisfaisant. Mais qui pense vraiment qu’un quelconque moment de bonheur sur la terre est satisfaisant ? Tout dans l’économie du bonheur de l’homme, non seulement n’est pas satisfaisant, mais lui fait mesurer – c’est d’ailleurs ce qui est souvent assez délicat et compliqué – qu’il pourrait l’être encore plus. J’allais dire que ces Béatitudes sont les Béatitudes de l’insatisfaction, du fait de n’être pas comblé et c’est comme si Jésus disait : « Même dans les moments où vous êtes le moins comblés, les plus malheureux, les plus attaqués, les plus atteints au plus intime de vous-mêmes dans votre quête du bonheur, ça on ne pourra jamais vous le retirer ».
Frères et sœurs, je pense que c’est un des aspects les plus troublants de l’existence humaine ; être humain, c’est avoir un goût du bonheur tel qu’on ne peut pas vous l’enlever. Alors, vous allez me dire, les gens qui se suicident… Qu’en savez-vous ? Qu’en savons-nous ? Il y a quelque chose, même dans les moments les plus délirants ou les plus déprimants, les plus destructeurs et même dans la mort, le désir du bonheur, l’attente du bonheur et la capacité du bonheur ne sont jamais retirés.
Vous allez me dire que c’est un bien maigre espoir que nous sommes chargés de porter à nous même et à nos proches, pourtant tout est là. Si ça, ça venait à casser, alors là vraiment le monde serait perdu, précisément parce que Jésus dit : « À partir du moment où vous redécouvrez cela au fond de vous-même, alors venez, Je vous appelle, on va voir ce qu’on va voir ! »