UN APPEL A LA  LIBERTÉ

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-14 et 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie (Dimanche de l’appel des disciples) – année C (23 janvier 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« L’Esprit du Seigneur est sur moi,
Parce qu’il m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres,
Proclamer aux captifs la délivrance
Et aux aveugles le retour à la vue,
Rendre la liberté aux opprimés,
Proclamer une année de grâce du Seigneur »

Frères et sœurs, cette citation que Jésus fait pour inaugurer son ministère nous paraît presque banale puisqu’on chante le cantique : « L’Esprit de Dieu repose sur moi etc. et m’a consacré ». En réalité, elle est très intéressante parce que c’est la manière dont Jésus a parlé pour la première fois aux gens de son pays à Nazareth. Cette intervention de Jésus est manifestement aussi un appel à Le suivre. S’Il a vécu parmi eux, s’Il a laissé faire percevoir quelque chose de sa très forte personnalité aux gens qui étaient autour de Lui, Il pouvait compter sur le fait qu’à partir du moment où Il leur dirait un programme tout à fait extraordinaire, et qui les concernait, ces gens-là auraient pu répondre à son appel.

Or, on n’a pas lu tout l’Évangile mais, non seulement ils n’ont pas répondu, mais encore ils ont voulu Le lapider. C’est en contraste total avec d’autres passages de l’Évangile qu’on lit aussi dans les dimanches de l’appel des disciples les autres années, dans lesquels on a une formule très simple, radicale : Jésus se promène sur les bords du lac de Galilée, Il voit des pécheurs, Il dit simplement : « Viens et suis-Moi », et quittant leurs filets, ils Le suivirent. C’étaient Pierre, André, Jacques et Jean. Mais dans tous les cas, que la réponse soit négative ou positive, c’est bel et bien un appel dont il est question et un programme qui est proposé.

C’est donc pour cela que ça nous concerne encore aujourd’hui au premier chef. Nous avons régulièrement besoin de nous remettre devant cet appel de Dieu, devant cette provocation de Jésus qui, soit avec les gens de son pays, soit avec des inconnus qu’Il rencontre sur les bords du lac de Tibériade, les appelle, les convoque. Alors simplement, le vrai problème, c’est comment comprendre cet appel. Évidemment, surtout avec la mentalité moderne très marquée par la subjectivité, l’intériorité etc., l’appel est souvent conçu comme une injonction, une sorte de provocation, et surtout d’autorité. C’est pour cela que, la plupart du temps, quand on entend des sermons sur « viens et suis-Moi », on insiste sur le caractère absolu de l’appel. Jésus dit à des gens qu’Il choisit "arbitrairement", « viens et suis-Moi ». Ils ne suivent pas tous : il y a non seulement les gens de Nazareth qui ne L’ont pas suivi, il y a le jeune homme riche qui ne L’a pas suivi, mais tous reçoivent l’appel. A ce moment-là, et c’est ici que se noue le problème, quand nous lisons ces récits, nous les lisons comme le fait que Dieu, tout à coup, d’une façon presque dictatoriale, dit aux gens : « Je ne te laisse pas le choix, tu dois Me suivre ». C’est pour cela que si on ne suit pas, c’est dramatique et cela risque de mal se passer. Autrement dit, nous avons une interprétation de l’appel des disciples, de notre propre appel, comme quelque chose d’impératif, qui s’impose à nous, et on ne réfléchit pas, on n’a pas à hésiter une seconde : « Et aussitôt ils Le suivirent ».

C’est peut-être une interprétation très humaine. Pourquoi ? Parce que la plupart du temps, quand il s’agit d’orientation à laquelle on n’a pas pensé, nous imaginons tout de suite que c’est quelque chose qui doit s’imposer sur nous non seulement avec autorité mais aussi sans que nous ayons à y opposer une quelconque objection : il faut dire tout de suite "oui". C’est comme cela que l’on éduque les enfants : ils doivent débarrasser la table et s’ils ne le font pas, ils seront privés de dessert. Ce qui est derrière, c’est l’idée que si Dieu lance un appel, c’est impératif, on doit obéir, on ne se pose pas de questions.

Du coup, cela a développé dans l’Église, d’une part un certain sentiment que nous, de toute façon, nous avons reçu le baptême, mais nous ne sommes pas appelés, nous n’avons pas à nous préoccuper de cela, nous vivons notre vie, et à ce moment-là, évidemment, l’idée que tout disciple est un appelé finit plus ou moins par disparaître. Deuxièmement, si nous ne sommes pas appelés, il y a les spécialistes : les prêtres, les religieuses, tous ceux qui exercent des fonctions dans l’Église, ceux-là sont appelés, doivent obéir sans problème et être dociles en tout. Alors cela peut donner, et je crois qu’on le sent un peu aujourd’hui, une perspective de la structure de l’Église dans laquelle il y a les appelés et puis l’immense majorité des non appelés ; ce ne sont pas des abstentionnistes, ils vont à la messe tous les dimanches, mais c’est quand même quelque chose d’un peu exceptionnel que d’être appelé.

De plus, à partir du moment où on est appelé, on donne le tour de vis. Or, je crois que c’est exactement l’inverse. Premièrement, nous sommes tous appelés, et si le baptême a un sens, c’est pour dire que nous sommes appelés. Là-dessus, il n’y a pas d’exception. A partir de ce moment-là, il y a réponse, donc on ne peut pas considérer la vie chrétienne, même la plus ordinaire et la plus dégagée de toutes les obligations religieuses, comme quelque chose qui ne serait pas un appel. C’est vraiment une vocation et, contrairement à l’usage, surtout en français, l’idée de vocation n’est pas du tout une contrainte, ce n’est pas quelque chose qui pèse de façon totalitaire sur le destin de quelqu’un, c’est au contraire quelque chose qui est proposé à tous. Vous allez dire que nous sommes tous enrôlés et avons tous comme adjudant-chef de l’Église militante Jésus Christ. C’est là qu’est la question : l’appel de Dieu est-il un appel totalitaire ? Est-ce un appel par lequel Dieu s’impose à nous ? Combien de fois on a présenté la vie des prêtres ou la vie des religieuses comme cela : tout d’un coup, on a signé, c’est terminé, on ne réfléchit plus. On a même formulé une chose que je crois d’une certaine façon inexacte, c’est la réponse à la vocation comme le renoncement à sa liberté, alors que la formule était plus délicate : c’était le renoncement au vouloir propre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, car la liberté est un état pour répondre et le vouloir est simplement la gestion de la réponse.

En réalité, nous sommes tous appelés. Cet appel doit-il être compris comme une sorte de main mise autoritaire de la part de Dieu sur la vie de chacun d’entre nous de telle sorte que nous soyons obligés de renoncer à notre liberté ? Que de fois, dans l’Église, on a présenté toutes les dimensions de la vie religieuse, de la vie chrétienne, comme des contraintes : le devoir dominical, le devoir conjugal, le devoir d’aider les œuvres de l’Église, tout est interprété en termes de devoir. On dirait que le fondateur du christianisme, c’est Emmanuel Kant : « Tu peux, donc tu dois », mais ce n’est pas possible ! Si Dieu est venu, pourquoi est-Il venu ? Est-ce pour nous accabler de devoirs supplémentaires que déjà la morale naturelle nous indiquait ? La foi chrétienne est-elle une contrainte supplémentaire que Dieu imposerait parce que l’homme livré à l’état naturel ne pourrait pas s’en sortir ? Et d’autre part, là où la nature nous dit qu’il faut faire cela – on peut toujours trouver l’excuse et dire que c’est la nature et que la nôtre n’est pas bonne –, mais si c’est Dieu qui l’impose, alors cela s’impose avec un radicalisme absolu.

Frères et sœurs, je crois que cette manière de voir est fausse, pour une raison très simple : je ne vois pas pourquoi Dieu voudrait agir avec nous de façon impérative, dictatoriale ou totalitaire. La plupart des religions ne sont pas absentes de cela : il suffit de voir comment, dans d’autres religions, certains interprètent même la nécessité de tuer comme un devoir, on leur en laisse la responsabilité. Et donc, frères et sœurs, si la religion est purement et simplement le renoncement à sa liberté pour obéir comme des pantins, comme des marionnettes, qu’est-ce que cela vaut ? Or c’est précisément là qu’est toute l’ambiguïté de notre interprétation humaine de l’appel. Que veut dire « être appelé » ? Que veut dire « viens et suis-Moi » ? Nous ne regardons que l’aspect contraignant, mais c’est une interprétation toute humaine, c’est nous qui le disons. Mais de la part de Dieu, « viens et suis-Moi », ce n’est pas une contrainte, c’est l’ouverture d’un espace de liberté pour vivre avec Lui et par Lui, rien d’autre.

Autrement dit, notre principal péché du point de vue vocationnel, c’est que nous interprétions la réalité de l’appel de Dieu, d’abord comme nous-mêmes subissant une contrainte, alors qu’en réalité, c’est le Christ qui ouvre un chemin, et c’est d’ailleurs pour cela que quand Jésus dit : « Viens et suis-Moi », là, avec ses disciples, Il ne leur donne pas un programme. Et même, lorsqu’Il parle aux gens de Nazareth et qu’Il leur dit : « L’Esprit de Dieu m’a envoyé pour vous donner la liberté, pour vous ouvrir les yeux etc. », ce n’est quand même pas une contrainte. Dieu n’a donc qu’un appel pour nous, c’est l’appel à la vraie liberté, non pas le libertarisme qui consiste à faire n’importe quoi, mais la vraie liberté. Dieu ne peut pas vouloir pour nous autre chose que la liberté, qui est le don le plus précieux qu’Il nous avait donné au moment de la Création.

Nous risquons sans arrêt de fausser complètement le sens même de l’appel de Dieu en essayant d’en faire une sorte d’échappatoire à notre liberté. Combien de fois, je vous l’avoue, j’ai été stupéfait dans des communautés de religieux ou de religieuses de voir à quel point, à certains moments, la raison d’état de la vocation était purement et simplement le fait d’échapper aux responsabilités de la décision et de la liberté propre.

Frères et sœurs, c’est là que nous devons réfléchir : si Dieu nous a appelés à la liberté, s’Il veut délivrer les captifs (et les captifs, ce ne sont pas ceux qui sont en prison), délivrer les captifs de l’étroitesse de leur champ de vision et de vie, si Dieu veut cela, c’est pour nous ouvrir la liberté à une nouvelle dimension, qui est la dimension de Lui en face de nous. Par conséquent, cette liberté-là doit s’exercer dans un espace que nous ne soupçonnons pas, qui est infiniment plus vaste, plus libre et plus riche en initiatives que nous ne pourrions imaginer. Combien de fois des gens croient répondre à une vocation ou à un appel alors qu’ils se fabriquent simplement un personnage.

C’est pour cela que pour conclure, je voudrais évoquer la question de l’Épitre aux Corinthiens dont nous avons lu un passage tout à l’heure. Que dit saint Paul quand il affirme que nous sommes le corps ? Il veut montrer qu’il y a une unité entre tous les membres et ce, malgré la diversité même du rôle de chaque membre. C’est donc dire que la vocation que Dieu nous donne respecte chaque fois le caractère manuel de la main, le caractère visuel de l’œil, le caractère auditif de l’oreille. Dieu n’appelle pas les gens en disant : « Jusqu’ici tu as été une oreille, maintenant tu vas devenir un œil ». Dieu ne change pas l’appel profond de la liberté, Il dit : « Exerce maintenant ta liberté, non plus simplement dans le champ visuel de ton propre désir, mais suivant la nouvelle dimension que Je t’ouvre, exerce ta liberté vis-à-vis de Moi ».

Certes, cela demande un peu plus de sagesse, un peu plus d’intelligence, mais c’est quand même bien le même être, la même liberté, la même richesse de personnalité, mais simplement bordée, illuminée, agrandie, élargie par la grâce. C’est pour cela que le dimanche de l’appel des disciples, c’est le dimanche de notre fête à tous, quel que soit l’appel que nous avons reçu.