TITRE

Jon 3, 1-5.10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche du temps ordinaire – année B (24 janvier 2021)
Appel des disciples
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères, je vous le dis, le temps est limité, même pour les sermons, rassurez-vous. En fait, il est tout de même étonnant de voir à quel point la réflexion sur le temps est vraiment omniprésente dans le Nouveau Testament. Quels sont les premiers mots de Jésus ? « Le Royaume de Dieu est tout proche. Les temps sont accomplis. Le Royaume de Dieu est là ».

Le problème, c'est le temps. Je ne suis pas sûr qu’aujourd'hui, si on voulait attirer du public, il faille faire des considérations philosophiques ou théologiques sur le temps. Et saint Paul plus encore y consacre au moins une vingtaine de versets dans le passage qui est ces jours-ci la lecture courante des dimanches sur la question de la vie à Corinthe. Le temps est donc limité. Voilà deux affirmations et cela fait quand même vingt siècles que ça dure. Comme limite du temps, il n'y a pas de quoi s'affoler. Mais ce qui est le plus inquiétant, c’est le nombre de conséquences que soit Jésus soit saint Paul en tirent pour leur mission.

Au premier coup d’œil, la principale caractéristique, c'est la hâte. C'est comme si l'histoire était entrée subitement dans une phase d'accélération. Jésus, qui vient à peine de commencer son ministère, dit clairement : « Je n'ai pas de temps à perdre et vous n'en avez pas non plus ». L’arrivée même de la foi chrétienne dans le monde de l'époque est sous le signe de la hâte : « Il faut se dépêcher, les temps sont accomplis ». Il ne va plus se passer grand-chose puisque les temps sont accomplis : l'histoire est finie. Vous avez eu David, vous avez eu Moïse et maintenant les temps sont accomplis, le Royaume est proche.

Saint Paul, c'est un autre problème car quand on parle aux juifs en leur disant que les temps sont accomplis, ils savent ce qui s'est passé avant, mais les Corinthiens n’en ont aucune idée. Ils ont bien écouté les sermons de saint Paul, mais ils ne sont pas enracinés dans une tradition qui leur permet de se réjouir d’avoir eu des pères, des ancêtres, des rois, des prophètes, qui les ont formés et les ont habitués à réfléchir sur le temps. Mais que pensent les Corinthiens : le Royaume va peut-être venir mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que le temps est limité, qu’il ne leur reste plus que quelques années à vivre ? Pourquoi Paul met-il tant d’insistance ? Et puis surtout, pourquoi développe-il une certaine manière de vivre le temps qui est complètement aberrante ? Qui d’entre nous aujourd’hui considère que c’est vraiment bien de vivre marié comme si l’on n’avait pas de femme ? De vivre père et mère de famille comme si l’on n’avait pas d’enfants ? De vivre en ayant le souci de la nourriture au jour le jour, d’organiser la vie par période de Covid comme si tout cela n’existait pas ?

 Mais que dit saint Paul ? Où entraîne-t-il ses disciples de Corinthe qui, quand même, ont été sonnés par ce type de message ? Les encourage-t-il en leur disant que, de toute façon, cela n'a aucune importance ? Vous avez une femme ? Faites comme si vous n’en aviez pas. Pour tout le reste, vivez comme si tout était fini. D’ailleurs, c’est ce qui s’est passé dans certaines communautés et il y a des communautés dans lesquelles saint Paul a dû revenir en arrière en disant : « Si vous ne travaillez pas, vous ne mangerez pas non plus. Si vous voulez vivre vraiment comme fidèle du Christ, arrêtez de dire que tout est fini, que l’annonce de l’évangile et l’urgence de l’annonce du salut vous dispensent de tout le reste ». Le christianisme primitif était-il l’école de la paresse et de l’insouciance ? Si vous essayez de prêcher cela sur le Cours Mirabeau, vous aurez peut-être un petit succès pour certains publics mais cela ne durera pas longtemps. Il est sûr que, dans une organisation de la vie sociale aussi ferme que la nôtre, cela ne marchera pas.

Que voulaient donc dire les chrétiens ? Etait-ce une sorte de réflexe naïf de la part des chrétiens de dire : « De toute façon, c’est fini, Dieu va arriver et donc on ne s’occupe plus de rien » ? Si Paul parle comme il parle, il ne dit pas qu’il ne faut plus avoir de femme, ni de mari, ni de soucis des affaires du jour le jour. Il dit « comme si ». Qu’est-ce que vivre le temps « comme si » ? Pas facile. D’ailleurs, essayez en famille de dire : « Aujourd’hui, j’arrange mon temps comme je veux, c’est comme si j’étais tout seul ». Si vous essayez une fois, cela m’étonnerait que vous essayiez de le faire une deuxième fois.

Alors, c’est quoi ce « comme si » ? Qu’est-ce qui nous est proposé, aussi bien de la part du Christ pour dire « les temps sont accomplis » que de la part de Paul pour dire « vivez comme si » : si vous pleurez, c’est comme si vous ne pleuriez pas et si vous êtes heureux, c’est comme si vous n’étiez pas heureux et dans la joie. Frères et sœurs, on pourrait réfléchir très longtemps là-dessus. Mais je voudrais simplement vous suggérer quelque chose qui vient de la situation actuelle. Qu’est-ce qui nous agace dans notre situation ? C’est que nous ne maîtrisons plus le temps. Nous sommes furieux lorsqu’il y a couvre-feu et plus encore s’il doit y avoir confinement. Et si par hasard il doit y avoir confinement, on ne sait pas comment on va organiser nos soirées. On ne peut supporter qu’il y ait une emprise sur notre temps et notre manière de vivre.

Il y a quelque chose dans le temps chrétien et dans le temps humain qui est fondamentalement signe de liberté. Le temps, avant d’être une contrainte est un espace offert à la liberté et un espace beaucoup plus marquant que l’espace qui nous est fourni par le déplacement à pied, à cheval ou en voiture. Le temps nous est offert comme quelque chose où il y a vraiment du possible. Habituellement, on choisit telle option parce que c’est plus facile pour nous et telle autre parce que ce sera peut-être plus facile dans d’autres circonstances. Mais « temps et liberté » sont étroitement liés l’un à l’autre ; on ne peut véritablement vivre la façon dont nous vivons chacun des événements s’il n’y a pas une liberté qui assume ce moment-là. Alors, je crois qu’un des aspects de saint Paul est de dire que si le temps est l’espace de liberté qui nous est fourni, le temps est plus vaste que toutes les options que nous pouvons imaginer. Le temps est une liberté qui ne vient pas uniquement de nous, mais c’est une liberté dans laquelle Dieu entre pour dire : « C’est là que tu peux me choisir. C’est là que tu peux faire une option ». Et d’ailleurs, « Moi je suis venu, Je suis le Fils éternel de Dieu et Je suis entré dans votre temps ». C’est l’essence de notre foi. Il s’est fait chair, Il s’est fait temps, Il s’est fait présence, présence là, présence disponible, Il accueille, Il annonce, Il visite.

Qu’est-ce qu’être apôtre comme Paul ? C’est accueillir les endroits où l’on rencontre des hommes et des femmes qui cherchent le sens de leur vie. Tout cela, c’est du possible. Le temps est cette marque de liberté qui offre de multiples possibilités et dit que nous devons y engager notre liberté. C’est cela le paradoxe et là, Paul nous provoque. Il dit que nous avons du temps en nous interrogeant : « Imaginez-vous que ce temps vous ouvre sur le mystère de l’éternité et de la venue de Dieu ? Pouvez-vous encore penser que ce temps n’est pas un petit morceau de vie que vous pouvez organiser comme vous voulez ? Pouvez-vous reconnaître que quand Dieu entre dans le temps, Il fait exploser de l’intérieur notre avenir ? » Au fond, c’est peut-être là un des aspects les plus étonnants de la vie chrétienne. Si Dieu entre dans ce temps et qu’Il s’y conforme, Il ne transforme pas tout, Il est là simplement. Mais qu’est-ce qu’on en fait ? A-t-on réalisé toutes les possibilités que Dieu voulait : agir et réaliser avec nous et par nous.

Frères et sœurs, c’est quelque chose à quoi nous ne pensons pas assez. Pour nous, le temps dans le pire des cas, c’est de l’argent, ce qui n’est pas terrible dans la façon de concevoir le temps. Et habituellement, le temps, c’est notre organisation, notre organigramme pour essayer de gérer la vie au mieux, au plus juste, au plus efficace, au plus relationnel. Et, dès lors que Dieu y est entré, le temps ne serait-il pas précisément le lieu de la rencontre de Dieu ? Je crois que c’est une des choses que nous avons le plus difficilement la possibilité d’acquérir. C’est vrai, le temps n’est pas n’importe quoi. Le temps suppose une sorte d’ouverture de maintenant dans l’instant qui suit. Le temps n’est pas précisément ces espèces de rondelles qui s’alignent bien découpées les unes à côté des autres. Le temps est déjà ce mouvement qui me fait passer à la seconde suivante. L’instant est instable. Cela peut nous paraître bizarre et c’est comme si Paul disait : « Dans tous les instants de votre vie, il y a une certaine instabilité. Ne la méprisez pas car elle vous conduit sans arrêt au-delà de vous-même ». C’est pour cela aussi que pour parler de la vie chrétienne, on a parlé de l’appel et de la vocation. Car un appel et une vocation, c’est le fait que l’on se rend compte subitement qu’à un moment donné, il y a comme une sorte de projection de nous-même vers un autre moment que nous ne maîtrisons pas. C’est ce moment par lequel nous avons la possibilité de découvrir quelque chose que nous ne possédions pas. Ni Jésus, ni saint Paul ne veulent faire de nous des dilettantes. Je ne le crois pas. Ils veulent tous les deux nous dire la même chose. A partir du moment où la présence de Dieu est entrée pleinement, personnellement dans la vie de Celui qui est venu nous sauver, Jésus de Nazareth, mort et ressuscité pour nous, le temps ne se vit plus comme le déploiement mécanique de la création. C’est maintenant l’ouverture à la venue de Dieu et l’ouverture de notre propre cœur à la rencontre de Dieu.

Frères et sœurs, c’est un peu abstrait. Mais essayez de réfléchir quand cela grince avec les contraintes actuelles. Comment vivons-nous les contraintes actuelles ? Cela nous empêche-il de vivre le temps ou bien est-ce un moyen de voir que, par le temps, nous avons accès à quelque chose que nous ne soupçonnions pas. C’est un programme qui peut nous redonner de l’espérance.