DIEU S'EST FAIT PAROLE
Jon 3, 1-5 + 10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
Quatrième dimanche de l'épiphanie (appel des disciples) – année A - (26 janvier 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, cela n’a pas manqué. En septembre, le pape François décrète une journée de la parole. Pour décréter une telle chose, les papes faisaient habituellement un petit paragraphe de dix lignes, là nous en avons eu dix pages. C’est devenu la mode des encycliques extrêmement développées. C’est sans doute un hommage à la parole. Il décrète donc cette journée. Cette annonce est accueillie par un silence de mort. Personne n’en parle. Il n’y a pas d’écho. Il faut regarder le site spécialisé du Vatican pour savoir que le pape a pris une décision sur ce sujet. Il a intitulé cette journée "Dimanche de la parole de Dieu" mais dans la presse n’est reprise que la formule "Dimanche de la parole". C’est extrêmement révélateur. Cela n’a pas été beaucoup remarqué mais le site de l’Eglise de Paris qui est un modèle, un phare, n’a repris que la formule "Dimanche de la parole". Je ne parle pas du Figaro et du Monde qui n’en parlent pas comme d’ailleurs notre site diocésain qui n’en parle pas non plus. C’est ou bien le silence qui répond à la parole, ou bien la parole qui est en quelque sorte circoncise, châtrée ; c’est la parole tout court, ce n’est pas la parole de Dieu.
Quand j’ai vu cela, je me suis dit qu’il était incroyable qu’on puisse avoir une réaction pareille. Qu’est-ce que cela veut dire quand le pape dit qu’il y aura un dimanche consacré à la parole de Dieu ? On peut certes discuter l’affaire car je pense que tous les dimanches sont consacrés à la parole de Dieu et ici, à Saint-Jean-de-Malte, nous serions plutôt du côté de la suralimentation. Pourquoi précise-t-il "Dimanche de la parole de Dieu" car c’est son métier de défendre la maison ? Immédiatement, c’est répercuté "Dimanche de la parole". Il y a là quelque chose qui mérite d’être réfléchi et pas seulement au niveau de ce qu’on appelle les media.
Cela pose aussi pour nous la question : qu’est devenue pour nous la parole de Dieu pour qu’on dise désormais simplement "la parole" quand on veut parler de cette dimension si essentielle de la révélation chrétienne ? Il ne faut pas se faire d’illusions. Quand le pape François dit "Dimanche de la parole de Dieu", la parole de Dieu n’est pas simplement ce qui est écrit dans la Bible, ce n’est pas simplement un hommage à Gutenberg et à l’imprimerie. La parole de Dieu est l’acte même, le processus même, l’acte réel par lequel Dieu s’est communiqué par la parole.
Qu’est-ce donc que la parole ? On ne peut pas éviter la question. L’encyclique en parle un peu mais ce n’est pas son but qui est de promulguer le dimanche de la parole de Dieu. Qu’y-a-il derrière ? Je voudrais vous faire part d’une expérience extrêmement profonde que j’ai trouvée chez saint Augustin. Saint Augustin est un Romain, un Romain "de là-bas" ! Il a eu une perception de la parole car il avait été formé comme rhéteur et pour lui tous les mots portent. Dès le début de sa conversion, il a beaucoup parlé de la parole qui en latin se dit verbum, ce qui a donné le verbe. Pour nous le verbe est un nom d’action mais pour les Romains chaque mot est verbum, chaque mot est parole. Mais lui comme rhéteur veut comprendre ce que veut dire le mot verbum. Il a d’ailleurs raison car si on ne comprend pas ce qu’est la parole, on devient journaliste – j’aimerais savoir dans quelle école de journalisme il y a un cours sur l’essence de la parole ; si vous en trouvez une, je crois que je m’inscris l’an prochain. Saint Augustin se dit donc : « Que veut dire verbum ? » Il n’a pas lu les linguistes modernes pour savoir l’étymologie de verbum mais il pense simplement que verbum, c’est le même mot que verberare, ce qui donne chez nous le "réverbère" ou la "réverbération". Quand ils font des enregistrements maintenant ils mettent de la "reverbe". Vous ne dites plus : « Dieu est bon ». Vous entendez : « Dieu, Dieu, Dieu … bon, bon, bon ». On a l’impression qu’à ce moment-là la parole prend plus de poids. Mais non, dit saint Augustin, la parole ne prend pas plus de poids parce qu’elle prend plus de dimension.
Il dit dans son sermon en 401 : « Qu’est-ce qu’honorer la parole ? » C’est faire les perroquets pour réverbérer sans cesse la parole ! Il y a aujourd’hui beaucoup de gens qui pensent que la parole c’est cela, c’est la prise d’espace dans le silence, dans le néant de la pensée, pour occuper le terrain. Aujourd’hui, la parole c’est à celui qui crie le premier, le plus fort et avec le plus d’audience. C’est clair : il n’y a plus d’autorité pour mesurer la parole. « Parole, parole… » C’est le bruit qui occupe le silence et même le néant de la réflexion. Plus on pilonne, plus on est nombreux à adhérer à telle parole, plus cela marche. Or, Augustin dit : « Cela n’est pas la parole, c’est la vox », c’est la voix qui est commune aux animaux et aux hommes. Les chiens aboient, les chats miaulent et les hommes parlent.
Augustin dit : « Jusqu’ici je croyais que c’était la réverbération c'est-à-dire la vibration de l’air qui transmettait les mots, mais en réalité la parole, le fond de la parole, ce n’est pas simplement le bruit que cela fait, la "tchatche", pour user d’un mot technique moderne ; ce n’est pas la "tchatche", c’est une parole intérieure. En effet, avant de prononcer le verbum, la parole extérieure, je le porte en moi et dit-il, cela est incroyable car à ce moment-là cette parole-là elle est une parole qui est compréhensible par tous même si je l’exprime en différentes langues.
C’est là un des points sur lequel Augustin, qui hérite de la tradition philosophique, dit : « C’est extraordinaire, on peut dire "chien", "dog", "Hund" ou "cannis", mais en réalité ce qu’il y a l’intérieur de moi-même où je prononce chacun de ces mots, c’est quelque chose qui est présent en moi quelque soit le mot à travers lequel je le signifie ». A ce moment-là, ce qu’Augustin dit c’est tout autre chose : « Je croyais que verbum venait de "réverbérer", faire du bruit, et je m’aperçois tout à coup que verbum c’est veritas, la vérité – même si l’étymologie est un peu fausse. Autrement dit, la reconnaissance de la parole ne vient pas simplement du fait de l’entendre et de faire répéter, c’est le verbum au sens où il exprime mon rapport vrai avec des choses vraies. Je peux répéter inlassablement des poèmes, des textes, les répéter mécaniquement, les apprendre, les mémoriser mais si je n’ai pas eu à travers ces textes le contact, l’intuition de la réalité qui les a fait naître, qui les a suscités, c’est simplement de l’activité de perroquet.
Saint Augustin à partir de ce moment dit : « Qu’est-ce que le verbe, la parole, la parole de Dieu ? » car, comme pour le pape François, il n'y a que cela qui le préoccupe. Il dit que c’est le fait que le Christ est dit Verbe, Parole, non parce que c’est un amplificateur de sonorisation super-perfectionné mais le Christ est dit Parole parce qu’Il dit ce qu’il y a en Lui c'est-à-dire l’amour de Dieu pour le monde et pour le salut du monde. Je crois que saint Augustin à découvert cela parce qu’il était chrétien et qu’avant il avait dû suivre tous ses cours de rhétorique et d’agencement de discours avec beaucoup de sagesse mais il ne s’était pas vraiment rendu compte de ce que voulait dire la Parole de Dieu. Il s’est posé la question : « Comment Dieu a-t-Il pu dire qui Il était à travers des mots comme les nôtres ? » Et c’est à ce moment qu’il a découvert que Dieu utilisait des mots comme les nôtres mais en réalité la véritable chose qu’Il voulait nous dire, c’est le Verbe, la Parole qu’Il contient à l’intérieur de Lui-même. C’est le Christ qui en Lui-même, contient l’amour du Père et qui est seul capable de le dire.
Frères et Sœurs, ici la foi chrétienne, la tradition chrétienne, a introduit quelque chose sans équivalent et qui je crois n’est plus compris aujourd’hui. Aujourd’hui, même pour la parole de Dieu, même pour la Bible, on est tellement dans l’exercice de répéter des formules d’interprétation, des procédés d’exposition, des structures linguistiques que finalement on ne voit plus où est le cœur du problème. C’est saint Jean de la Croix qui disait, faisant parler Dieu : « En mon Fils, je vous ai tout dit ». Il ne voulait pas dire : « En mon Fils, je vous ai fait un discours interminable » mais : « J’ai fait de mon Fils la Parole de Dieu, ma parole pour vous ».
Frères et sœurs, je crois qu’on ne se rend pas compte du fait du mystère même qu’était Jésus, qu’Il s’est fait homme pour communiquer l’être même de son amour pour le Père tel que cela le constituait et tel qu’Il était. C’est cela dont nous sommes porteurs, c’est pour cela qu’on s’est empressé dans certains milieux médiatiques de dire le "dimanche de la parole". Les chrétiens causent toujours comme tout le monde, comme les autres et comme les journalistes. Mais précisément, ce n’est pas "cause toujours, tu m’intéresses". Les chrétiens parlent et disent la parole de Dieu. C’est peut-être cela que nous ne réalisons pas la plupart du temps : quand nous sommes rassemblés ici et que nous écoutons la parole de Dieu, nous écoutons la réalité même du Christ qui se dit à nous à travers ces mots très simples qui sont imprimables comme les autres mots, qui sont transposables sur le net comme les autres mots et qui sont analysables comme les autres discours ! Et pourtant, dans ces mots-là, il y a la réalité d’un Dieu qui se dit.
Frères et sœurs, c’est insurpassable ; il est insurpassable que Dieu ait créé l’homme, qu’Il lui ait donné des facultés de s’exprimer, de parler, d’utiliser des mots. Cela a dû être très long, on a dû mettre beaucoup de temps à y arriver mais au moment où c’était à peu près mûr, Il a utilisé ces mots-là. Alors, ne les réduisons pas simplement à des discours religieux de façade, à des témoignages historiques de ce que Jésus a fait, s’Il l’a fait, comment Il l’a fait, comment ils l’ont compris. On peut bien faire cela, mais il faut revenir sans cesse au cœur même du mystère de Dieu-parole. Quand on dit la parole de Dieu, on pourrait dire également la Parole-Dieu, Dieu qui se fait vraiment la Parole. Mais à ce moment-là, si Dieu n’était pas réel, il n’y aurait rien du tout, la parole serait du vent et de la "tchatche". Ce que nous croyons – c’est pour cela que nous devrions beaucoup plus aimer la parole de Dieu que nous l’aimons –, c’est que dans notre religion, un Dieu a pu se faire Parole pour se dire au monde.
Petite parenthèse pour conclure : six siècles plus tard, Mahomet transmit le Coran. Simplement la différence entre le Coran et la révélation judéo-chrétienne, c’est que dans la révélation judéo-chrétienne c’est Dieu qui se dit, Dieu qui se fait Parole pour nous alors que Mahomet qui avait pourtant entendu beaucoup de moines, car quand il conduisait ses caravanes entre Damas et La Mecque il fréquentait les moines nestoriens de l’époque, donc il avait enregistré un certain nombre de choses, simplement quand il a voulu dire qu’il avait un livre sacré, il a dit que c’était le livre qui était tombé du ciel.
C’est Dieu qui est infiniment et qui dans son être infini s’est fait parole pour nous et c’est cela dont nous sommes les dépositaires et les témoins. C’est pour cela que notre manière de reconnaître la parole, c’est de reconnaître que c’est une parole vivante, c'est-à-dire une parole qui ne cesse de parler aujourd’hui. Ce que je crains parfois chez nous, c’est que nous ayons simplement fossilisé la révélation comme un code religieux alors qu’en réalité elle est encore aujourd’hui Dieu-Parole, Dieu-Vivant, à l’intime de chacun d’entre nous. Si on a déjà compris cela aujourd’hui, on aura vraiment obéi au pape François.