UN SIGNE DE CONTRADICTION ! 

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Appel des discipes - année B (dimanche 31 janvier 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Malachie 3, 1-4 ; Hébreux 2, 14-18 ; Luc 2, 22-40

Homélie pour la fête de la Présentation de Jésus au Temple , par le frère Daniel Bourgeois


 


F

 

rères et sœurs, je ne sais pas pourquoi les peintres ont toujours représenté la scène de la rencontre de Syméon et d’Anne avec Jésus avec des précautions et des attitudes convenues, chacun des personnages étant traité avec un hiératisme compassé, des pauses un peu raides. On a presque toujours l’impression qu’il s’agit de personnes qui cherchent à « se tenir comme il faut à l’église » : il faut se tenir bien droit, ne pas parler trop haut, adopter une lenteur et une solennité un peu guindées. Personnellement je n’arrive pas à me représenter cette scène de cette façon là : les Églises d’Orient utilisent le mot de « rencontre » (hypapante) pour désigner cette fête liturgique et donc il s’agit plutôt d’un moment très heureux et improvisé dans lequel les parents de l’enfant Jésus se laissent surprendre par cette rencontre qui est en quelque façon « hors cadre ». Vous le sentez bien : quand des parents se promènent avec leur enfant au bras, même dans une église, ils n’ont pas envie de dire à un bébé de quarante jours : « Tiens-toi bien ! Ne pleure pas ! Ne crie pas ! Il me semble plus vraisemblable que le comportement des parents était plutôt d’entrer dans les parvis du temple dans une attitude joyeuse et détendue, comme le dit le psaume : « j’étais fou de joie quand je suis parti vers la maison du Seigneur » … En outre, ce n’était pas une démarche disciplinaire : ces jeunes parents devaient être fiers et heureux d’avoir eu cet enfant et de le présenter à Dieu selon le rituel de la Loi.

 

Quant au comportement de Anne et de Siméon, il a quelque chose de marseillais : vous savez qu’à Marseille, quand vous vous trouvez dans un ascenseur en face de quelqu’un que vous ne connaissez pas, cette personne vous interpelle en vous disant par exemple : « Ah ! il fait beau aujourd’hui ». C’est typique de cette convivialité spontanée qui se créée dans la moindre rencontre, ce qui n’arriverait jamais ni à Paris ni à Lille. Siméon et Anne sont heureux, eux aussi, de rencontrer cet enfant qui est présenté au Temple. Heureux d’arriver tous les deux à point nommé, heureux de cette coïncidence et de la surprise qu’elle fait germer dans leur cœur. Et tout à coup, Siméon s’approche et spontanément, Marie lui remet l’enfant entre ses bras : on imagine la beauté et l’élégance du geste. C’est rare, de voir une mère confier son enfant de quarante jours à un inconnu, un monsieur qui est peut être déjà tremblant et perclus d’arthrose. L’atmosphère du récit est empreinte de simplicité, de complicité et de joie.

 

On peut donc imaginer comme une sorte de danse. Ce vieil homme, d’ailleurs n’est peut être pas aussi vieux qu’on le croit. On lui a dit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le salut mais on ne lui a pas dit combien de temps encore il vivrait après cette rencontre … Quand il tient l’enfant dans ses bras, il prononce ces mots merveilleux : « maintenant, Sei­gneur, tu peux me laisser partir en paix selon la parole que tu m’as annoncée ». Pour Anne en revanche, on indique son âge (84 ans) : ca ne se fait pas mais les évangélistes peuvent tout se permettre ! Je pense à certains baptêmes lorsque les parents sont heureux d’avancer ensemble dans ce bel espace de la nef pour venir présenter leur enfant au Seigneur. C’est aussi comme une danse de joie et de bonheur. C’est pourquoi Syméon chante en disant : «  maintenant, j’ai vu la gloire d’Israël et la lumière des nations » : on ne peut pas dire cela en étant raide comme la justice ! Syméon dit qu’il est comblé et qu’il ne demande plus rien. C’est là précisément que réside la beauté de ce geste  de la présentation de Jésus. Ce n’est pas seulement les parents qui présentent leur enfant comme cela est demandé par la Loi, mais d’une certaine manière, Siméon et la prophétesse Anne sortent de leur rôle sacral et protocolaire pour accompagner Marie et Joseph et le aider à accomplir le geste de l’offrande.

 

C’est donc comme une première évangélisation : Syméon et Anne sont les deux premiers, après les bergers de la crèche, à être évangélisés par la présence du Sauveur : ils portent la Bonne Nouvelle, l’évangile en personne dans leurs bras. Ils le tiennent en eux, lui qui est la gloire d’Israël et  la lumière des nations. C’est tellement étonnant que, comme le disent les commen­tateurs du Moyen Âge, ce n’est pas seulement le vieillard qui porte l’enfant mais c’est l’enfant qui porte le vieillard. Cette espèce complicité merveilleuse et pleine d’humour et de tendresse entre cet homme, Syméon, symbole de la prophétie de l’Ancien Testa­ment, et cet enfant plein de vie, non seulement de la vie humaine qu’il a reçu de sa mère et de l’Esprit Saint mais  de la vie divine, de la grâce et du salut qu’il apporte à l’humanité. Voilà donc le cœur de cette scène, de cette rencontre et de cet émerveillement.

 

Or dans cette atmosphère presque euphorique, Syméon se tourne presque immédiatement vers Marie et lui annonce cette prophétie terrible et presque cruelle :  « ton fils sera un signe de contradiction, pour beaucoup signe de relèvement ou de chute et pour toi-même  un glaive de douleur te transpercera le cœur ». C’est incroyable, c’est vraiment le glaive de la contradiction. En un instant on est passé de la joie pleine de santé et de vitalité, au signe de contradiction. On se demande d’où Syméon sort une telle prophétie.

 

Personnellement je crois que nous pouvons l’expliquer de la façon suivante : parce que Siméon est  un homme comme nous, il vit face à la mort mais il porte en son cœur cette promesse bizarre : « tu ne verras pas la mort avant d’avoir vu le salut d’Israël ». C’est, comme le disent un certains nombre de philosophes modernes, (maintenant la mode est passée mais c’étaient les exis­tentialistes, sous l’impulsion de  Heidegger) « l’homme est un être pour la mort ». C’est vrai que Syméon, par certains côtés, reconnaît, peut-être plus encore que chacun d’entre nous, ce face à face, ce vis-à-vis avec la mort et c’est d’autant plus paradoxal qu’au moment où il en prend conscience, il tient la Vie éternelle entre ses bras. Je ne sais pas si on pourrait peindre un tel paradoxe mais c’est extraordinaire. Cet homme qui a vécu, qui représente l’usure de la vie humaine sous le poids de la Loi, l’usure d’un peuple qui a attendu pendant des siècles la délivrance d’Israël, cet homme un peu cassé dans sa vie physique et morale, vit un moment vraiment paradoxal. À la fois, il sait que main­tenant il peut mourir, il va subir le sort commun de tous les humains, puisque Marie elle-même aura le glaive de douleur qui lui transpercera le cœur, signe manifeste d’une certaine forme de mort.

 

Mais comment Syméon vit-il ce paradoxe ? En tenant la Vie entre ses bras. Tout est dit de notre condition chrétienne. Je crois que nous ne nous rendons pas assez compte de ce paradoxe constitutif de notre existence et de notre manière d’être. Nous sommes tous, à la fois voués à la mort et porteurs de Vie. C’est une situation extraordinaire que l’homme est la seule créature à expérimenter : c’est bien cela la condition chrétienne. Si on dit simplement : voués à la mort, c’est la condition humaine sans la foi. Mais si nous nous savons voués à la mort (c’est notre différence avec les animaux) et que, dans le même temps et le même geste, nous portons la Vie entre nos bras nous entrons alors dans une autre dimension par le signe de contradiction qu’est notre vie baptismale.

 

C’est pourquoi c’est une fête aussi belle et si profonde, toute empreinte de discrétion, de douceur, d’intimité. On les voit dans le temple, on n’a pas l’impression qu’il y a la foule autour d’eux ; on dirait qu’ils ont choisi une matinée très calme durant laquelle il n’y a pas trop de monde. Ils sont là, ce petit groupe rassemblé autour de celui qui est la Vie et l’avenir du monde. Évidemment pour nous, rétrospectivement, c’est plus facile à identifier, et nous ne savons pas trop comment, eux, réalisaient l’étonnante profondeur de ces quelques instants. Ils étaient sûrement, chacun à sa façon, conscients du paradoxe. Chacun était déjà positionné face à sa mort Et pourtant au milieu d’eux, surgissait ce mystérieux bonheur d’une vie qui dépasse les frontières de notre condition mortelle : il ne serait pas exagéré de dire que cet enfant était en train d’accomplir au milieu d’eux le mystère de la Vie éternelle et de la résurrection …

 

Frères et sœurs, voilà ce que nous fêtons : la liturgie que nous avons célébrée hier soir commençait par la  procession des cierges de la chandeleur (il paraît que beaucoup de gens aujourd’hui ne savent plus qu’il y a une procession : serait-ce l’influence des Marseillais qui nous font croire que la chandeleur c’est essentiellement la tradition des navettes ?). Pourtant dans toutes les communautés qui le désirent, on se rassemble au fond de l’église, on prend un cierge allumé et on s’avance vers le Christ. En fait on reproduit le geste de Siméon qui reçoit la Vie dans ses bras.  Mais au lieu de recevoir l’enfant Jésus, on tient le cierge allumé qui est la lumière pour tous les peuples et la gloire du peuple d’Israël.  On redit comme lui à travers un geste très simple le paradoxe de notre condition humaine vouée à la mort (c’est le côté dramatique), mais en même temps nous tenons la Vie et la Lumière entre nos mains (c’est l’espérance de la Vie éternelle).

 

Que cette fête de la présentation de Jésus libère en nous cette capacité à la fois de faire face à la mort humblement, “sans faire les malins” et qu’en même temps elle nous rappelle que nous faisons face à la mort, en portant dans nos bras et dans nos vies le Christ, la Vie éternelle, la grâce entre nos mains. C’est aussi ce que nous proclamons à chaque eucharistie, lorsque nous recevons le corps et le sang du Christ : nous réactualisons en nous ce paradoxe de Syméon, faisant face à la mort et en même temps reconnaissant qu’il nous est donné de tenir en nos mains la puissance de la Vie et de la grâce de Dieu. Amen.