IVRESSE
Jn 19, 25-35
Vigiles des Noces de Cana – A
(21 janvier 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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hargée de parfum, alourdie par tous les bains qu'elle avait dû prendre dans la journée, avec ses tresses qu'on avait serrées autour de sa tête, avec ses vêtements qui paraient son corps à peine voilé, elle était là, à Cana, cette jeune mariée dont on ne parle pas. Elle était là, à l'entrée de la maison, attendant que le maître de la maison, peut-être le père du marié, vint la chercher pour l'accompagner, pour l'amener au cœur même de la fête.
Nous ne pouvons nous empêcher de jeter un regard vers cette femme craintive et en même temps pleine de désir, frémissante de l'attente de ce moment où elle donnera son corps, sa vie à celui qu'elle connaissait un peu, qu'elle avait croisé à Cana, à Capharnaüm auprès d'un puits comme cela se faisait à l'époque. Ce n'était pas en "boîte" qu'on allait alors, on allait au puits. Elle y avait croisé cet homme. Il avait été promis que cet homme et cette femme seraient ensemble. Elle avait acquiescé. Non seulement elle avait dit oui, mais tout au long de ces préparations, les femmes autour d'elle qui avaient préparé sa vie, son corps avaient parlé de choses à la fois exaltantes, étonnantes, difficiles : donner sa vie à un homme, avoir des enfants. Ils sont là tous les deux maintenant. Il s'avance vers elle, Lui prend la main, tant de tendresse dans ses yeux. Peut-être qu'il commence à fondre un peu, avec toutes ces bougies qui brûlent dans la salle. Et puis tout d'un coup le paysage change, l'image a sauté : c'est un autre couple qui s'avance, que l'on n'avait pas encore vu car, j'allais dire, il n'y a rien de plus beau au monde qu'un homme et une femme qui s'aiment. Que la fraîcheur de ce désir qui se voit lorsque ces deux visages à la fois se regardent, s'évitent et se goûtent comme à l'avance avant que des mains qui vont se frôler, avant que des corps qui vont se donner, il y a tout ce jeu de regard qui est peut- être le plus grand moment de l'humanité où l'on dit tout sans ouvrir la bouche avec le langage des yeux, avec le regard du cœur.
Il y en a un qui n'a pas pu s'empêcher de venir contempler ce que tous les hommes veulent contempler ou même vivre d'ailleurs. Quelle audace de la part des hommes de vouloir vivre une chose si mystérieuse et si étonnante que l'amour, que le don d'une femme, que cette beauté qui émane lorsqu'une femme est aimée et qu'elle se croit désirée. Et bien Dieu est venu voir comme les autres. Comme je le disais un jour, incognito, sans s'annoncer. On n'est pas venu le chercher à l'entrée de la tente, ni à l'entrée de la maison. Il est venu avec sa mère. C'est un homme sage, c'est un homme vénérable. Il est venu avec sa maman. Il est invité pour voir cette autre femme plus jeune que sa mère, pour contempler de ses yeux ce que Dieu a de tout temps contemplé : l'amour de l'homme et de la femme. J'allais dire, il n'y a que cela qui l'intéresse. Qu'un homme et qu'une femme s'aiment. C'est ce qui intéresse le cœur de Dieu et à travers le cœur de Jésus, je pense que Dieu s'était préparé à cette visite. Il s'était dit : "Quand Je serai sur terre la première chose que Je ferai J'irai à une noce". C'est la chose qui me plaît le plus au monde. Il est là avec la ferme intention, mais Il ignore sa mère, de rester là dans cette contemplation que Dieu a de l'amour humain. Contemplation infinie que nous ne pouvons pas comprendre, que nous ne pouvons goûter que furtivement, nous goûtons cet amour furtivement et Dieu le goûte de façon éternelle. Il connaît tous les amants du monde, les passés, les présents et les à venir. Il connaît tous ces amours impossibles et pourtant réels qui tissent au long des vies son propre amour pour l'humanité.
Et puis, il y a le maître de maison qui est inquiet, qui tourne, qui virevolte, qui vérifie les verres, les nappes, qui goûte le vin une dernière fois, qui est légèrement pris par le vin, il a un peu trop bu dans la journée mais c'est une façon de tenir, de calmer ses nerfs. Il va de l'un à l'autre vérifiant que les femmes plus âgées qu'il connaît sont toujours aussi belles, aussi désirables. Il fait un mot de compliment à telle ou telle. Et finalement, on s'aperçoit qu'il n'y aura pas assez de vin. Pourtant le vin de cette noce c'est elle. C'est la mariée. C'est quoi le vin de vie ? Qu'est ce qui donne la joie ? Ce sont les femmes, je pense, j'imagine en tout cas. Ce sont les femmes qui donnent ce goût un peu exquis, cette ivresse. Je pense que c'est cela qui donne l'ivresse au cœur de l'homme. C'est que quelqu'un se donne et se cache en même temps, quelqu'un qui dise tout d'elle-même, toute l'intimité qu'une femme peut donner d'elle-même et qui en même temps ne dise rien d'elle-même. Que ses cheveux s'éparpillent et qu'en même temps ce visage reste à la fois le visage du début et de la fin de la vie, le visage du début, celui de la maman. Quelque part l'homme ne peut pas s'arrêter sur ce visage, il y glisse. Il raconte toute son histoire. Et Dieu est venu contempler l'unicité de l'histoire humaine dans le visage d'une femme qui commence à être aimée. Mais la Mère de Jésus, elle, connaît ce début et cette fin et elle partage l'inquiétude, la crainte et en même temps l'énervement, le frémissement de la noce. Il faut que ça marche, il faut que l'on soit heureux. Et alors elle entend le cœur de la mariée. C'est là que j'ajoute, que j'imagine et que j'invente. Et la mariée lui parle de cœur à cœur comme de femme à femme comme toutes ces femmes qui parlent entre elles des choses de la vie. N'est-ce pas ? Nous les hommes, nous parlons du boulot, mais les femmes parlent de la vie, ce qui est beaucoup plus beau. Elles parlent de leur ventre. Elles parlent de leurs seins. Elles parlent des enfants à venir. Et la mariée dit : "Est-ce qu'il m'aimera toujours ? Est-ce que le vin que je ressens et qui coule dans les veines de cet homme qui va me prendre, est-ce que ce sera pour toujours, pour toute ma vie ?Où est-ce qu'il y aura des jours où il sera moins doux, moins accueillant, plus isolé en lui-même ? Est-ce que ce masculin qui m'attire tant est fait pour moi ou est-ce qu'il se donnera à d'autres femmes. ? Et Marie entend ce cœur de femme qui parle, qui soupire. Et elle sent qu'elle veut du vin dans sa vie. Elle veut s'enivrer de cet amour, mais elle craint que ce vin tourne ou qu'il soit fade. Et elle sait que l'homme qui est à côté d'elle, c'est Lui le vin.
Toi tu as gardé le bon vin jusqu'à présent. Le bon vin ce n'est pas seulement le vin de la jarre. J'allais dire Dieu, Il s'en sort comme Il peut de cette affaire. Le bon vin que l'on a gardé jusqu'à présent c'est Dieu lui-même. Le bon vin que l'on a gardé pour que nous puissions tous nous enivrer à l'infini de cette joie qui avait commencé à naître, qui commence à frémir sur le lac des cœurs de ces deux amants. Et bien ce vin c'est Dieu. C'est pour cela que l'on a gardé le bon vin jusqu'à présent. Et Marie est audacieuse et en même temps elle est timide. Elle ne dit pas au Christ : "Donne-leur ce que Tu es afin qu'ils s'enivrent à l'infini de Toi". Elle demande que par un geste Il les initie à ce qu'Il est. C'est pour cela qu'elle demande qu'on s'occupe de l'intendance. Qu'on descende dans la cave et qu'on s'occupe des jarres.
Et, troisième plan de cette noce, on quitte les mariés, on quitte le cœur à cœur de Marie et de la mariée et l'on descend s'occuper des jarres, aux cuisines, dans les effluves des rôtis. Et l'on compte le nombre de litres qu'il faut pour les convives et l'on s'inquiète, il n'y aura pas assez de vin. Et puis Marie insiste. Jésus sait que c'est le début de cette lance qui va un jour percer son cœur. Il sait. Il comprend l'au-delà de la demande de Marie. Il comprend la fin de cette demande, la totalité de cette demande. Mais Il sait qu'Il ne peut aller que tout doucement. Et qu'il faut aller d'eau en vin pour arriver un jour au sang et pour un jour arriver au vin divin. Mais Il sait aussi que dès maintenant Il va pouvoir mêler au vin des hommes, au vin des amours humaines, le début d'un vin des amours divins. Il va y mêler ce qui va donner ce goût exquis, nouveau, imprévisible. Qui est que l'amour va durer. Qui est que l'amour humain n'a jamais été ignoré de Dieu mais qu'il est habité profondément par Lui. Et c'est ce que Marie n'ose pas Lui demander : qu'Il se rende présent dans cet amour divin par ce qu'Il est, par son propre sang. Il accepte devant Marie la perspective qu'elle n'ignore pas mais dont elle ne connaît pas l'intensité : Il accepte sa Passion. C'est pourquoi cet évangile du début de l'évangile, c'est l'évangile de la fin de l'évangile. C'est pourquoi cet évangile des amours humaines, c'est déjà l'évangile des noces éternelles. Tout est dit, rien n'est dit, tout est compris à mi-mots. Le cœur à cœur de cette mariée et de la Mère de Dieu l'a permis et je pense que Jean devait tout goûter. Non pas toutes les coupes mais tous les cœurs. Comme on voit les enfants qui finissent les verres de vin pendant les noces et qui roulent finalement sous la table, Jean devait goûter le fond des cœurs humains qui vivaient cette histoire et c'est pourquoi il nous l'a racontée. Nous pouvons à notre tour, à l'avance, comme des voleurs, nous emparer de cette coupe de vin de Dieu et comprendre à travers cette coupe combien nous aussi nous sommes aimés et nous sommes attendus par Lui.
AMEN