LES NOCES DE CANA
Os 1, 2-90+ 2, 4 A+7-10+16-25 ; Jn 19, 25-35
Vigiles du troisième dimanche de l'Épiphanie- B
(17 janvier 1982)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN
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'Ancien Testament est vraiment une longue histoire, celle des fiançailles entre Dieu et son peuple, depuis le jour où l'amour de Dieu débordant de son cœur a chanté ce chant qui frémissait en Lui, ce chant composé des paroles créatrices, depuis ce jour où le jeune architecte façonnait dans son cœur et avec ses mains le visage de celle qui devrait devenir un jour l'Épouse. Et tout au long de cet Ancien Testament, il y a plusieurs séries de textes qui nous annoncent, qui nous préparent, qui nous révèlent le mystère que nous allons célébrer demain, celui des noces de Cana qu'il faut fêter inséparablement d'avec le mystère de la mort du Christ dont nous venons de relire l'évangile. Je voudrais simplement rappeler trois séries de ces textes.
Le premier c'est celui de la création. C'est curieux, mais dès le début, lorsque Dieu a voulu parler à l'humanité, lorsqu'Il a voulu manifester à l'humanité ce qu'Il était, c'est d'emblée sur la relation nuptiale, sur une relation d'amour qu'Il a voulu chanter ce qu'il y avait dans son cœur. C'est étonnant que, de toutes les réalités humaines qui existent, c'est celle du couple qu'Il a choisie pour être le signe visible, le signe parlant, le signe profond et définitif de son amour pour les hommes. Il aurait pu faire d'une autre façon, mais Dieu est amoureux et, tout homme, toute femme qui a été, une fois ou l'autre amoureux dans sa vie, et c'est essentiel, c'est nécessaire, sait bien qu'au début d'une liaison d'amour, il faut croire qu'elle est éternelle, autrement il lui arrivera malheur, autrement il tombera dans le péché.
Et si cela est vrai dans notre vie spirituelle, c'est vrai aussi dans notre vie humaine dans nos amours humains puisque, comme l'écrivait Charles Péguy, "le spirituel couche dans le lit de l'humain". Cette relation que Dieu a voulu manifester dans la création de la chair de l'homme et de la femme, c'est évidemment la figure du début à laquelle chacun, quel que soit son mode d'amour, doit se référer. Mais cette création première, c'est aussi la création dernière, c'est aussi celle qui est notre finalité celle qui est notre fin, celle à laquelle, ensemble, nous devons parvenir, recréer par la grâce de Jésus, dans notre esprit, dans notre chair, dans tout ce que nous partageons de spirituel ou de charnel, récréer ce premier don de l'amour de Dieu qui a été déposé dans la rencontre de l'homme et de la femme, cette rencontre qui est indissoluble, qui est féconde, puisqu'Il a tout de suite dit quand Il venait de les créer : "Soyez féconds multipliez-vous !" Mais cette relation d'amour, cette force d'amour que Dieu a déposé dans cette relation nuptiale, elle a connu le péché, parce que l'homme n'a pas cru, comme je le disais tout à l'heure, qu'elle devait être éternelle.
Et ce que nous lisions tout à l'heure du prophète Osée nous montre bien comme le péché est entré dans le monde. Là encore, la révélation de l'amour de Dieu, la révélation de la Bible nous montre que c'est dans la relation nuptiale, dans la relation conjugale que le péché est entré dans le monde ou plutôt, c'est dans ce qu'il y avait de plus profond dans le cœur de l'homme que le péché a jailli. Satan savait bien qu'en tentant l'homme et la femme au cœur même de leur amour, il atteignait ce qu'il y avait d'essentiel et d'éternel en eux. Et le pauvre prophète Osée qui a aimé d'amour une prostituée, qui a aimé une femme des rues, qui a aimé une femme qui d'abord ne l'aimait pas, car souvent elle retournait à son trottoir, à ses baals, car elle pensait qu'elle était mieux servie par eux que, par son époux, Osée a fait l'expérience, pas simplement en esprit, pas simplement en idée, pas simplement en théologie, mais dans sa chair, Osée a fait l'expérience de Dieu quand Celui-ci est atteint par le péché de l'homme, lorsque ce qu'il y a d'éternel dans l'homme est atteint par ce temps, par ce qui brise en lui ce tissu d'éternité.
Osée est le premier prophète qui a su manifester avec tant de chaleur, tant de profondeur, de vérité et de tragédie même, que Dieu pouvait nous aimer comme lui. Osée essayait d'aimer sa femme prostituée, en pensant continuellement à elle, non seulement en l'accueillant dans sa maison, mais en allant lui courir après quand elle s'enfuyait dans les quartiers de la ville. Et à chaque fois il voulait parler à son cœur, la conduire dans le désert de son amour unique, pour qu'elle puisse comprendre que c'était là, et là seulement, qu'elle pourrait vivre de façon définitive, de façon belle, toute la frénésie désordonnée de ses multiples désirs Osée est le prophète qui a manifesté cet amour profond de Dieu, pas tellement l'amour dans sa création, mais plutôt l'amour blessé, l'amour meurtri, l'amour qui conduit même à la mort. Isaïe, Jérémie, Ezéchiel l'ont aussi manifesté, mais quand ils parlaient de la relation nuptiale, c'était de façon plus abstraite, plus générale. Osée l'a vécue dans sa chair et c'est pour cela qu'il a su si bien le transmettre à ceux qui cherchent cet amour de Dieu.
La troisième série de textes est celle du Cantique des Cantiques. D'abord, Dieu nous crée dans une relation d'amour. Ensuite l'homme blessé cet amour par son péché, par son infidélité, par ses actes d'adultère. Mais il y aussi la promesse, même dans l'Ancien Testament, de la restauration finale. Ce sont ces cinq poèmes du Cantique des Cantiques, du chant par excellence, du chant du Bien-Aimé pour sa bien-aimée par excellence, ce chant qui frémit dans le cœur de Dieu, depuis toujours, depuis l'éternité et depuis la création. Ce Cantique des Cantiques, nous le lisons dans la liturgie justement après Pâques, au moment où nous venons de célébrer la Résurrection, au moment où nous venons de laisser briller dans nos yeux la lumière qui vient du Royaume parce que la porte de la mort est désormais ouverte vers l'amour total de Dieu. Et ce Cantique des Cantiques, si vous le connaissez ou quand vous le relirez, vous verrez qu'il n'est pas question d'infidélité. Il n'est pas question de peine, il n'est pas question de péché, il n'est même pas non plus question de fécondité ou de fidélité, comme si tout cela qui est réalité du temps, comme si tout cela avait disparu et que ce qu'il y a à vivre c'est uniquement l'amour pur, tel qu'il est donné tel qu'il est senti, tel qu'il est partagé. L'amour entre ce roi, puisqu'il s'agit d'un roi, et cette sunamite, qui nous rappelle également la vie de Salomon. Et ce Cantique des Cantiques, c'est la fresque finale de ce à quoi tous nos amours humains quels qu'ils soient, quelles que soient leurs grandeurs et leurs misères, sont appelés, c'est-à-dire à être restaurés totalement dans l'amour de Dieu pour l'humanité, dans l'amour du Christ pour son Épouse qui est l'Église. Le Cantique des Cantiques, c'est cet amour blessé, mais qui est restauré, qui est purifié et qui ne connaîtra plus les aléas du péché ou les difficultés de la fidélité et de l'exigence. Et cela dans un chant éternel qui n'aura pas de fin. Et cependant, le Cantique des Cantiques est extrêmement sensuel, il est extrêmement charnel, car tout est plein de cet amour de Dieu, même si c'est dans le silence, puisque justement il n'est pas question de Dieu. Mais l'Esprit remplit tout et à ce moment-là, on ne distingue plus entre la chair et l'esprit car c'est le monde de la résurrection. Il faut lire ou relire le Cantique des Cantiques en pensant à cette très belle formule de saint Augustin : "Celui qui n'est pas spirituel jusque dans sa chair, devient charnel jusque dans son esprit."
Frères et sœurs, nous allons célébrer demain ces noces de Cana qui ont été préparées par ces longues fiançailles entre Dieu et son peuple, depuis le premier coup de foudre de la création, depuis les infidélités au temps d'Osée, mais aussi avec cette fresque finale du Cantique des Cantiques. Nous demanderons à Dieu que l'amour de l'Église pour Lui, que l'amour de notre cœur pour notre Dieu, que notre amour spirituel et aussi que notre amour humain jusque dans sa réalité charnelle, puissent être ainsi habités par cet amour de Dieu, afin que à chaque fois que nous aimons quelqu'un ce soit vraiment les noces du Christ et de l'Église qui se manifestent, qui se réalisent qui sont ainsi signifiées pour nous et pour le monde. Nous savons que cet amour-là passera par la mort, par la mort du Christ, c'est-à-dire par le salut car, comme le disait Gustave Thibon : "Si l'amour c'est la mort, il a fallu que le troisième jour, en Jésus, la mort devienne amour."
AMEN