JÉSUS, QUE MA JOIE DEMEURE
Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Troisième dimanche de l’épiphanie (Noces de Cana) – année B (21 janvier 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ce jour-là [comme par hasard], il y eut des noces à Cana en Galilée ».
C’est intéressant parce qu’on ne nous dit pas qui était le marié ni la mariée, on ne dit pas pourquoi les familles se connaissaient, Marie était invitée, et les disciples s’étaient un peu invités comme par effraction, parce que débarquer avec douze disciples, d’accord c’est Jésus, ça faisait plus ou moins improvisé pour cette fête ! Si l’on regarde de près les coutumes de l’époque, quand on mariait un fils ou une fille, il faut savoir que ça durait normalement sept jours. Il fallait donc prévoir des festins pendant sept jours et surtout le vin pour qu’il n’arrive pas ce qui est arrivé à Cana.
Chers amis, c’est extraordinaire, Jésus a choisi – l’évangéliste saint Jean le met bien en évidence – une noce pour manifester qui Il est. Ce n’est pas n’importe quoi. C’est un événement tout à fait extraordinaire et Jésus qui avait sans doute aussi ses projets et ses responsabilités, a jugé bon d’aller à la noce. Ça me fait plaisir de savoir que le Christ que l’on considère toujours comme très sérieux, critiquant les dépenses inutiles, a eu comme premier geste d’aller au mariage d’un fils ou d’une fille de ses amis. Très enraciné dans la vie courante, dans la vie habituelle, Jésus sait – Cana est à six ou sept kilomètres de Nazareth où Il a vécu – que c’est important d’être à la noce. Si vous voulez, vous pouvez tous nous inviter si vous avez pour sept jours de festivité de mariage, on se répartira, mais c’était la règle à l’époque, les familles se ruinaient pour ça, comme parfois aujourd’hui encore… Bref, c’était vraiment la fête.
Mais alors, pourquoi a-t-Il choisi cela ? Après tout, on aurait pu raconter l’histoire comme premier miracle que Jésus avait rencontré une veuve qui guidait le cortège funéraire de son fils. Ça aurait été plus édifiant, mais non, ce n’est pas ça. Il est là, aux noces, par amitié pour les mariés, pour les familles et parce qu’Il connaît les gens du pays. Ça veut donc dire qu’Il a attribué une valeur très importante à ces noces, et ce n’étaient pas des noces religieuses, il y avait bien une petite dimension religieuse, mais c’était essentiellement une fête et Jésus a choisi cela comme le moment où Il ferait son premier signe, c’est-à-dire manifester qui Il est et ce qu’Il veut faire. C’est pour ça qu’à la fin on dit : « Les disciples crurent en Lui ». C’est quand même assez paradoxal, mais c’est la vérité. Jésus a voulu choisir ce signe pour dire quelque chose, mais quoi ?
Je crois que c’est assez simple : c’est au fond ce que vous avez dans votre cœur quand vous préparez votre mariage. En fait, Jésus qui découvre la vie humaine dans la société juive de l’époque, choisit le moment d’une noce pour une raison très précise : Il sait que pratiquement dans toutes les sociétés, les noces ont une importance particulière parce que c’est le moment où l’on peut partager de la façon la plus simple, la plus naturelle et la plus profonde, le bonheur.
Vous allez me dire que c’est évident de partager le bonheur entre les époux. Ce sont leurs noces, c’est l’inauguration de leur vie conjugale et familiale, c’est merveilleux ! Non, c’est plus que ça. Précisément les noces – et ça au moins c’est resté, ce n’est pas si mal – c’est le fait que le nouveau et la nouvelle mariée veulent partager ensemble le bonheur qu’ils ont et le partager avec tous leurs amis : c’est pour ça que le mariage a une telle valeur. Interrogez-vous vous-même : quelles sont les motivations pour lesquelles vous vous mariez ? Vous y avez bien sûr longuement réfléchi, vous savez ce que vous voulez et maintenant vous dites que ça y est, vous mettez ensemble votre projet conjugal et familial. Certes, mais pourquoi une fête, pourquoi une noce ? Parce que vous percevez à l’intérieur de vous-même que ce bonheur que vous commencez à découvrir et à mettre en œuvre pour toute votre vie, ce bonheur-là, vous ne pouvez pas le garder pour vous tout seul.
Je sais que ça ne va pas du tout dans le sens de ce que l’on pense aujourd’hui. Beaucoup de gens estiment que le mariage est une affaire purement privée, inutile d’inviter les gens. Peut-être que le plus simple serait de partir directement en voyage de noces aux îles du Pacifique pour être plus tranquilles et coupés de tout le monde. C’est ce que l’on fait après en général. Mais quand vous décidez de vous marier, c’est comme si au plus intime de vous-même vous disiez : comment manifester ce bonheur ? Eh bien on le manifeste en disant à nos amis : « Ce bonheur que nous avons, nous sommes heureux de le mettre en œuvre, mais nous voulons que vous tous qui nous avez aimés, qui nous ont accompagnés, qui travaillez dans le même projet que nous, pour tout cela nous croyons que ce que nous portons au plus intime de nous-mêmes, on peut d’une certaine façon le partager avec vous ». C’est pour ça que, je pense, le mariage est une fête tout à fait noble. C’est même d’une certaine façon la fête la plus généreuse de votre vie car ce que vous éprouvez comme un bonheur profond, dans lequel vous voulez trouver ensemble le bonheur d’une vie conjugale et familiale, ce bonheur-là, vous vous dites qu’il faut que tous ceux que vous aimez en soient témoins et que quelque chose de votre joie et de votre bonheur puisse rayonner : c’est ça les noces.
Quand vous préparez votre mariage, d’abord spirituellement, je n’ai pas besoin de vous faire l’article, vous vous préparez à dire que tout ce que vous avez reçu dans votre vie jusque-là, vous le devez à beaucoup de personnes, pas simplement mais essentiellement de votre famille, et vous le devez aussi à beaucoup de gens qui vous ont accompagnés, et qui vous ont fait découvrir la beauté et la grandeur de la vie et de l’amour humain. Et c’est la moindre des choses que par reconnaissance vous partagiez avec eux le bonheur que vous avez. C’est la première chose.
La deuxième chose, plus paradoxale et tout aussi importante, c’est que quand on se marie, quel est le bonheur qui est en notre cœur ? On suppose, parce que si ce n’est pas le cas il ne faut pas y aller, qu’on porte un bonheur qui n’appartient qu’à l’époux et à l’épouse. C’est un bonheur très personnel, très intime, très profond, qui change la vie, qui marque une étape telle dans la vie que ça conduit à un domaine de joie, de partage entre les époux qui est extrêmement profond et beau. Or, c’est ce qui est le plus intime, c’est-à-dire ce que vous êtes ensemble, ce que vous voulez être ensemble comme couple et puis comme parents. C’est cela que vous voulez dire et faire découvrir à vos amis en leur disant : « Ce que grâce à vous, à votre attention, à votre accompagnement avec tout ce que vous nous avez aidés à découvrir, nous voulons le partager avec vous avec reconnaissance. Donc, la source intime du bonheur est partageable au sens de pouvoir dire que la dette que vous avez vis-à-vis de tous ceux que vous invitez est une dette de bonheur et de reconnaissance.
C’est pour ça qu’il faut que les fêtes de mariage soient quelque chose de beau et de grand, parce que précisément on y manifeste toute la profondeur et toute la beauté de ce qu’on peut vivre, mais aussi dire à tous vos amis que vous voulez aujourd’hui qu’ils en soient les témoins, pas simplement les trois ou quatre personnes qui sont autour de vous pour être les témoins officiels, mais toute la communauté et tous les amis qui viennent en réponse à votre invitation.
Alors simplement il y a un os. C’est précisément ce que les noces de Cana montrent. C’est que quand on veut partager le bonheur, ça ne va pas de soi parce qu’on n’a pas tous les moyens. Évidemment, on essaie de les prendre et précisément à Cana malgré le fait qu’ils avaient dû faire des provisions pendant plusieurs mois pour pouvoir alimenter tous les gens qui passaient du village et des villages avoisinants, on manqua de vin.
Donc ici, c’est comme si Jésus avait profité de l’occasion, du manque et de l’incapacité à réaliser totalement la communion par la joie du verre de l’amitié partagée. Jésus dit : « Je serai là pour que dans l’amitié que J’ai pour eux, Je leur apporte cette joie et ce bonheur pour que cela dure ». Un peu comme dans le chant choral de Jean-Sébastien Bach, Jésus que ma joie demeure. Au fond, c’est un peu les Noces de Cana, Jésus que ma joie demeure… C’est précisément le fait que quand on veut partager ce bonheur, on a tous les moyens de le faire, sauf parfois notre fragilité et notre manque de prévision humaine.
À ce moment-là – c’est là où il y a vraiment le miracle – le Christ se faufile dans la défaillance, dans la fragilité du projet humain, pour dire : « Maintenant Je serai là avec vous et Je ferai qu’il y ait un vin nouveau qui vient dans votre cœur pour que malgré toutes les limites et toutes les défaillances dans la manière de vivre un amour humain, Je sois toujours là pour vous donner la joie renouvelée du pardon, de l’amour et de la tendresse de Dieu ».
Ce miracle de Cana n’est pas si simple que ça. Ce n’est pas simplement une prouesse que ne peuvent pas faire les viticulteurs, mais c’est plus profondément le fait que dans les noces de Cana, il y a à la fois la beauté et la joie du partage entre les hommes, la joie de la fête, mais aussi l’évidence que nous n’avons pas tous les moyens, nous n’avons pas d’assurance bonheur. C’est ça que veut dire Cana. Il est sûr que l’on aimerait bien avoir une assurance bonheur. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’assureurs qui fassent des assurances bonheur, ils seraient tous ruinés. Mais ce qui se passe, c’est qu’effectivement quand on est confronté à cette fragilité, on se rend compte que tout le bonheur que l’on voudrait partager, que l’on voudrait pouvoir offrir à nos amis, aux convives, d’une certaine façon, sans même le vouloir, ça dépasse nos moyens.
C’est cela le sens même des noces de Cana. Jésus vient, Lui, presque incognito, parce qu’on ne Lui donne pas une place d’honneur en disant : « Attention c’est Jésus le Fils de Dieu, il faut faire très attention, tenez-vous bien et ne racontez pas trop de blagues à sa table » ! Non, ce n’est pas du tout ça, c’est le fait que Jésus reconnaît qu’Il participe de cette communion et de cette famille humaine qui est à la fois heureuse de communiquer le bonheur entre tous et en même temps consciente de la fragilité de ce bonheur et des moyens de le partager.
C’est pour ça que vous vous préparez au mariage. Évidemment que vous vous préparez d’abord pour, entre vous, fonder cet amour et ce bonheur que vous voulez réaliser au long de votre vie, mais c’est aussi le fait qu’il faut très humblement et très modestement savoir les limites et parfois même les défaillances auxquelles nous sommes confrontés et que nous devons essayer de trouver des solutions telles que le Christ nous les propose, non pas en multipliant le vin, ce n’est peut-être pas nécessairement la meilleure thérapie, mais en tout cas en disant qu’Il est là pour nous aider à trouver la plénitude du bonheur qui dépasse infiniment celui que nous pouvons partager et qui est la propre joie que le Christ a de se trouver aujourd’hui parmi nous, ce que je souhaite pour vous, pour toute votre vie à travers votre vie conjugale et familiale. Amen.