SAVOIR ACCUEILLIR LE BONHEUR QUI SURGIT DANS LE COEUR DE L'AUTRE
Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Dimanche des Noces de Cana – année A (22 janvier 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
Frères et sœurs, je m'adresse plus spécialement à ceux qui sont en train de préparer les bons crus qui seront goûtés par leurs invités au jour de leurs noces. Je m'adresse plus généralement à nous tous, comme croyants, en particulier comme mariés, pères et mères de famille, disciples du Christ. Je voudrais faire une remarque sur l'importance d'être Français. Rassurez-vous, je n'ai aucune action auprès du gouvernement ! Pour nous Français, c’est tout à fait remarquable d’avoir un mot spécifique pour dire le bonheur qui ne se retrouve pas dans les autres langues.
Comment les Anglais disent-t-il qu'ils sont heureux ? Ils sont happy, ce qui veut dire qu’ils ont du bol. Happy désigne vraiment la chance au sens le plus radical et le plus ras des pâquerettes possible : le bonheur, c'est avoir de la chance. C'est pour cela qu'en Angleterre le bonheur n'est pas démocratique puisqu’il dépend de la chance que l'on a. Regardez maintenant les Allemands : ils ont un nom pour le bonheur qui est apparemment merveilleux, glück. Entre nous soit dit, c’est le nom du dessinateur du Chat, Philippe Geluck. Il s'appelle bonheur ! Mais que signifie glück ? Cela veut dire réussite. Autrement dit, pour être heureux, il faut bosser, il faut réussir. C'est la conception des Allemands, besogneux et travailleurs, du bonheur. Application, régularité, tout ce qu'il faut pour que cela soit bien dans les clous.
Nous Français, avons inventé un mot qui ne vient pas du latin, car en latin bonheur se dit fortuna. Ce n'est d'ailleurs pas très reluisant puisque fortuna, c'est la fortune. Il y a les deux sens suivants : ou bien avoir de la richesse et c'est un bonheur relativement limité, ou bien avoir de la chance. Mais nous, curieusement dans la tradition française depuis au moins les années 1200, on a inventé ce mot : bonheur. La plupart du temps on ne se pose même pas la question de savoir quelle est l'originalité de ce mot. Et pourtant c’est très important pour comprendre les noces de Cana. Dans le mot bonheur, il y a le mot bien, c'est évident, et il y a un deuxième mot heur – pas les heurts des accidents de voiture ! – c’est les heurs ou les heures, c'est-à-dire ce qui augmente. C’est le même mot qu’augmenter, tout ce qui fait grandir. En fait, bonheur, à la bonne heure ou au bon heur, c'est le bien qui fait grandir.
On est sur un tout autre registre, celui du bien. On n’est pas dans le registre de la chance, du tirage au sort. On est dans la réalité la plus intime, la plus profonde de notre existence. Le bonheur, c'est le bien qui fait grandir. Et puis il y a une deuxième consonance dans le mot bonheur, c'est l’heure, le moment, c'est-à-dire le temps. Non pas le temps des mois ni des années, mais le temps de l’heure, du maintenant. C'est le bien qui fait grandir maintenant. C'est magnifique ! Je crois qu'il faut que nous fassions attention à garder une vraie définition française du bonheur. Que nous ne soyons pas absolument fascinés par le fait d'avoir du bonheur simplement par la réussite économique, du hasard ou de la chance. Nous croyons que le bonheur est le bien, tellement incorporé dans la vie courante qu’il peut naître à tout instant, à tout moment, comme un bien qui fait grandir. C'est tout ce qu'on vous souhaite.
Ceux qui ont déjà plusieurs heures de vol dans l'assemblée savent qu'on peut vivre le temps, l’heure, comme quelque chose qui fait grandir. Encore faut-il avoir l’oreille, le regard et le cœur ouverts au bonheur. C'est-à-dire avoir le sens de ce qui est bon et savoir que ce qui est bon est ce qui augmente en nous notre vérité, notre être, notre volonté. Et quand on est marié, ce qui augmente et fait naître le couple, le bonheur et l’amour que l'on a ensemble. Nous les Français, nous n'avons aucune excuse parce que les Anglo-saxons sont obligés de se plier à des exercices pour trouver, à partir de happy, une vraie notion du bonheur. Mais si nous avons cette belle notion du bonheur, c'est magnifique, parce qu’à ce moment-là nous comprenons très bien les noces de Cana.
Pourquoi Jésus est-Il venu aux noces ? Il y a passé quelques heures, sans doute pas très longtemps ayant peut-être d'autres choses à faire. Il fallait qu'Il prêche et qu'Il raconte des choses sérieuses à ceux qui étaient autour de Lui. Mais Il a eu ce sens qu'Il ne pouvait commencer son ministère, sa vie, sa présence de Dieu parmi les hommes que par un moment de bonheur. En effet, Il est venu augmenter le bien, le bonheur, la convivialité de ceux qui étaient à table. C'est là qu’on réalise ce qu’est la beauté de ces noces de Cana. Jésus, c'est le Fils de Dieu, Il est dans l'éternité. Sauf que, quand Il est venu parmi nous sur la terre, Il s’est dit : « Il faut que je goûte, comme les êtres humains que je viens aimer et sauver, le bonheur qui fait grandir leur cœur. » C'est pour cela qu'Il a voulu un geste très simple, où Il était sûr que, le jour de leurs noces avec l’assemblée des amis et de tout ceux qui les aimaient, les deux petits fiancés voudraient faire grandir le bonheur pendant le repas de fête, ce bien qui les faisait grandir et croître dans la joie de vivre, dans le bonheur d'aimer et d'être aimés.
Au fond, c'est pour cela que vous inviterez vos amis et tous ceux que vous aimez le jour du mariage. C'est très gentil de les régaler avec de bonnes choses mais c'est aussi parce que vous voulez augmenter quelque chose du bonheur que vous avez déjà connu avec eux, parce qu'ils sont vos amis. Vous avez envie de le partager, de le faire grandir dans ce moment, dans cette heure qui sera venue pour vous, pour partager ce que vous avez de plus profond et de plus essentiel dans votre vie, dans votre famille, dans vos projets. C'est quelque chose de très beau et simple mais aussi de très exigeant. Si le bonheur est le bien qui fait grandir chaque heure, chaque moment de bonté, d'amour et de joie partagée, il faut que ce soit vraiment ainsi. Là où pour les Anglais ou les Allemands le bonheur est ce qui réussit ou est le fait d'avoir de la chance, le bonheur n'apparaît que sporadiquement, de temps en temps.
D'accord il y a les vacances, les voyages de noces. Mais l’essentiel, c'est le fait que chaque jour peut et doit être un moment de bonheur. « Mon chéri, ma chérie, comment peut-on faire pour que la journée qui va être quand même inévitablement métro-boulot-dodo, cette journée que nous allons vivre ensemble, soit une augmentation du bien et de la joie que nous avons de vivre ensemble ? » C'est le seul programme du mariage. C'est pourquoi Dieu est venu et veut s'engager dans votre amour. Cela n'est pas qu'Il ait des projets absolument extraordinaires ou imprévus. Il veut que son heure vienne. Quand Il est à la noce, Il dit : « Mon heure n'est pas encore venue. » Quand Il viendra à la vôtre, pour que vous soyez homme et femme, là son heure sera venue. Vous pouvez compter dessus, Il viendra à toutes les heures. Même de temps en temps, quand il y aura des moments un peu difficiles : « Pourquoi n'as-tu pas rangé ta chambre ? Pourquoi n'as-tu pas descendu la poubelle ? » Tous reproches qui visent plutôt les messieurs, comme par hasard ! De temps en temps, cela peut être : « Pourquoi n'as-tu pas cuit le rosbif comme fait ma mère ? » À éviter ! Ce sont tous les moments de la vie qui peuvent être ce point de surgissement du bonheur.
Bien entendu, il y a mille raisons de se marier. Mais à mon avis il n'y en a qu'une seule qui soit vraiment valable, c'est que l’heure vienne. Que le moment dans lequel on découvre au plus intime de soi-même le bien que l'autre porte dans son cœur, que le moment où l'on partage ce bien et ce bonheur puisse effectivement se démultiplier, devenir cette augmentation de bonheur. C'est beaucoup plus certain que le CAC 40, cela marche beaucoup mieux que les actions. C'est vraiment le fait que chacun ait pour l'autre l'occasion de laisser grandir sa joie et son bonheur.
Alors aujourd’hui, si nous prions ensemble, nous n'avons qu'une prière pour vous : que votre bonheur augmente de jour en jour et d'heure en heure. Nous sommes là comme des témoins que, malgré toutes les difficultés et tous les aléas de la vie, c'est encore possible aujourd’hui. Nous n'avons rien à démontrer, nous avons simplement à accueillir le bonheur qui surgit de façon si merveilleuse dans le cœur de celui ou de celle qu'on aime. Amen.