LE MARIAGE, DÉSIR DE PLÉNITUDE

Is 62, 1-5 ; 1 Co 12, 4-11 ; Jn 2, 1-11
Deuxième dimanche du temps ordinaire, Noces de Cana – année C – (16 janvier 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Chers fiancés et fiancées, chers frères et sœurs,

Aujourd’hui, nous lisons un texte assez étrange. Vous êtes-vous jamais posé cette question, sur laquelle insiste beaucoup saint Jean : pourquoi Jésus a-t-Il choisi pour inaugurer ce qu’on appelle sa vie publique, c'est-à-dire le moment où Il allait annoncer le Royaume de Dieu, la fête d’un mariage ? Vous me direz que l’occasion, la coïncidence, se sont présentées, qui Lui tendaient les bras. Il s’est donc dit : « Je viens de gagner quelques disciples, Je dois leur montrer que J’ai des relations, qu’on a des amis avec lesquels célébrer une belle fête, et que mon ministère et mon travail d’annonce du Royaume, qui ne sont pas si faciles que ça, commencent par un bon petit moment inaugural ». Un peu comme un mariage : on commence par un bon repas, puis il faut supporter la vie quotidienne. Jésus aurait eu au fond le même réflexe.

Je crois que c’est très différent. En effet, on s’imagine en général que Jésus, parce qu’Il est Fils de Dieu, ce qui est vrai, domine complètement la situation, et qu’Il veut montrer, une fois de plus, qu’Il est le maître du monde, qu’Il est capable d’accomplir des gestes et des miracles extraordinaires, de façon à clouer le bec à tous les contradicteurs et esprits critiques, et montrer ainsi qu’Il est le souverain, Dieu qui mène toutes choses. Il aurait donc presque deviné qu’il y avait ce jour-là un mariage à Cana, et décidé d’y aller.

La question est donc différente. A votre avis, Jésus est-Il entré dans le processus de la fête des noces (qui durait à peu près une semaine, il fallait avoir du temps libre) comme Celui qui allait dominer la situation, qui allait prendre des décisions, qui allait favoriser un jeune couple de Cana pour manifester tout son pouvoir ? Je ne le crois pas. Il ne faut pas essayer d’imaginer Jésus comme Quelqu’un qui domine la situation. On L’appellera plus tard, il est vrai, le Seigneur, mais pour le moment Il n’est pas encore le Seigneur. Ce n’est pas Quelqu’un qui contrôle tout, qui guide tout, qui est la providence pour chacun... C’est le Fils de l’Homme, Fils de Dieu, qui s’est fait chair, qui est entré dans notre condition humaine de façon simple, de façon humaine.

Plutôt que de le comparer à une sorte de grand Seigneur qui régit l’univers, quand Jésus est entré dans notre condition humaine, notre condition de chair et de sang, je Le comparerai plus volontiers à un inspecteur de police. En effet, loin de s’imposer, Il part pour faire une petite enquête. Que veut-Il savoir ? Au fond, Il vient dans la condition humaine, Il en voit toutes les limites. Il en voit aussi toutes les difficultés à vaincre les différents obstacles qui peuvent se présenter dans la vie humaine.

L’enquêteur voit les hommes. Il voit sans doute une société qui n’est pas plus édifiante que la nôtre, il ne faut pas se faire d’illusions, et cette société (à l’époque de l’Empire romain, c’est la première mondialisation), livrée à tant de difficultés, économiques, sociales, où il y a des révoltes, où il y a des gens mécontents, est une société qui connaît des déclins du point de vue religieux, des difficultés à gérer la vie, plus spécialement celle des plus pauvres. Il se demande : « Par quel biais pourrai-Je faire entrer mon amour divin dans le cœur des hommes ? Où puis-Je le mieux faire passer mon amour pour l’infiltrer, non de façon superficielle, comme une sorte de message, mais comme quelque chose de très profond dans le cœur même des hommes et des femmes de mon temps ? »

Le souci de Jésus n’est pas d’abord de marteler comme des informations, le programme qu’il veut proposer aux gens. Jésus n’est pas une sorte d’idéologue qui mettrait tout son talent à faire se répercuter sa parole avec tout le brio de nos chaînes de télévision si tant est qu’il y ait du brio là-dedans, toutes les subtilités de la communication (ce n’est pas un spécialiste de la "com"). Il ne veut pas faire passer sa parole, Il veut faire passer son amour. Il s’est dit alors : « Peut-être qu’un des meilleurs endroits pour faire découvrir mon amour, l’amour de Dieu, aux hommes, c’est précisément d’aller là où sont un jeune homme et une jeune femme qui aujourd’hui célèbrent leurs noces ». Vous voyez comme c’est subtil de la part non seulement de Jésus, mais de saint Jean (le seul à rapporter ce miracle), d’essayer de nous faire comprendre que le miracle des noces de Cana, ce n’est pas Dieu qui nous écrase de son pouvoir de transformer l’eau en vin, c’est Dieu qui cherche la fissure par laquelle Il pourra insuffler dans le cœur des hommes le plus de vérité, d’amour, d’espérance et de confiance. Et Il y va. Les noces de Cana, c’est presque son terrain expérimental. Il y va et Il se dit : « Ces jeunes gens que Je rencontre ont quelque chose de très profond. Ils veulent vivre une vie en plénitude avec l’amour conjugal, avec l’amour familial, avec tous les projets qu’ils peuvent avoir dans leur cœur, ils veulent la plénitude et ils la cherchent. Et c’est parce qu’ils veulent la plénitude qu’ils demandent à leurs amis et voisins de venir les entourer, de prier pour eux, de les accueillir, de chanter avec eux, de boire ensemble et de manifester tous ces signes de la convivialité humaine qui disent le bonheur ». Il est là, au milieu. Il ne se fait pas remarquer ; Il est simplement l’invité avec ses disciples et sa mère.

Or, c’est bien là la question : est-ce que les hommes entre eux sont capables de se construire la plénitude de leur bonheur ? C’est ça, les noces de Cana. Effectivement, ils sont pleins de bonne volonté, les fiancés, les jeunes mariés. D’ailleurs on ne leur reproche rien. On s’aperçoit qu’il n’est pas si simple d’atteindre le bonheur qu’on envisageait. Et même, sur un détail, qui n’est pas tout à fait un détail d’ailleurs : tout à coup on manque de vin. Qu’est-ce que ça signifie sinon que l’humanité, quand elle cherche le bonheur, quand elle cherche la plénitude, peut aussi s’affronter à des circonstances, à des difficultés qu’on n’est pas capable de résoudre ? Et c’est là que Jésus intervient. C’est là qu’Il donne le vin nouveau. Il veut véritablement que ces jeunes gens arrivent à ce bonheur. On n’y parvient pas tout seul. On n’arrive pas tout seul à dire : « Voilà le vrai bonheur qu’on s’est fixé, voilà comment on va le réaliser, on va planifier tout ça sur notre ordinateur et on va le réaliser pas à pas ». Ce n’est pas vrai. Le désir de bonheur est un désir de plénitude et il est en nous, nous en avons véritablement un grand usage, mais, il faut bien se le dire, on n’arrive pas du tout à réaliser pleinement, totalement, ce désir. L’homme est un être de désir, mais c’est un être incapable, avec ses seules ressources humaines, d’arriver à la plénitude. Alors Jésus se paie le luxe d’un geste qui montre qu’Il veut que l’homme arrive à sa plénitude ; c’est le geste de l’eau changée en vin. Aucune description, aucune indication chimique sur l’opération. Rien du tout. L’eau est changée en vin sans que personne ne sache d’où ça vient. Même le maître de repas, qui est chargé d’aller chercher les jarres de vin, ne sait pas d’où ça sort. Ça aussi, c’est drôlement intéressant ! Car Jésus veut que le mariage soit réussi, totalement réussi, au-delà de ce que voulaient les jeunes mariés. Et il est réussi, sauf que Jésus n’a pas voulu dire ce qu’Il avait fait. C’est dans le secret du cœur des jeunes mariés et de tous les convives que la joie du vin nouveau va ranimer la fête et lui donner sa plénitude.

Frères et sœurs, c’est une très belle parabole du mariage. Le mariage, c’est le désir de la plénitude. Les noces, c’est le fait que l’homme et la femme découvrent dans cette rencontre qu’ils ont faite, des possibilités, non pas de changer le monde (aujourd’hui on est beaucoup plus modeste vis-à-vis de ces grands projets) mais simplement comme une sorte de plénitude à laquelle on aspire à travers tous les éléments qui constituent la vie conjugale et familiale. Le désir de la plénitude est bien là, mais en même temps on est toujours amené à reconnaître les limites : notre désir est grand mais il ne peut pas arriver à la plénitude de lui-même. C’est là que Dieu dit : « Vous ne vous apercevrez peut-être de rien, peut-être que vous ne saurez pas comment J’ai changé l’eau en vin, l’eau qui était dans les jarres, mais au fur et à mesure que vous grandirez dans cet amour que vous avez découvert, Je vous promets que Je serai là pour vous donner le vin nouveau ».

C’est pour ça que nous sommes rassemblés aujourd’hui, à la fois ceux qui vont se marier, et ceux qui sont déjà mariés, parfois depuis très longtemps. Mais le témoignage que nous pouvons donner, même si la vie conjugale n’est pas toujours l’idéal et qu’on sait très bien qu’on n’est jamais tout à fait à la hauteur , il y a quelque chose d’une confiance et d’une attente profonde qui fait la réalité même de ce que nous voulons vivre, de ce que nous voulons partager, et cela, c’est chaque fois, pour chacun d’entre nous, pour ceux qui vivent la grâce du mariage, le miracle de Cana.