REMPLISSEZ D'EAU CES JARRES
Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Troisième dimanche de l’épiphanie (Noces de Cana) – année B (17 janvier 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Quelle est la phrase la plus importante dans ce récit des noces de Cana ? Je ne crois pas que vous serez d’accord avec moi d’emblée. Je vais vous dire mon sentiment. La phrase la plus importante, c’est : « Remplissez d’eau ces jarres ».
Je sais, ce ne sera pas la première préoccupation que vous aurez quand vous préparerez votre repas de noces. A présent c’est tellement plus simple, on décroche son téléphone et on commande les bouteilles d’eau minérale et on s’entend avec le traiteur en fonction du nombre de convives. Le problème ne se pose pratiquement plus. Méfiez-vous quand même, peut-être que les livraisons ne se feront pas exactement au moment que vous attendez.
Ces noces étaient sans doute celles d’un ami puisque toute la famille de Jésus était là : sa mère, invitée d’office, tandis que Jésus, qui avait recruté ses premiers disciples depuis quelques jours à peine, dut dire à son ami qui se mariait : « Tu sais maintenant, j’ai une douzaine de copains dans une petite startup, je ne peux pas les laisser comme ça. Est-ce que tu acceptes de les inviter quand même ? - Pas de problème ! On verra bien, on se débrouillera ! » C’était d’ailleurs très imprudent comme vous le savez. Jésus était donc là, Il voyait le déroulement de la noce et Il savait comment se passaient les noces : ça durait sept jours à l’époque ! Jésus voyait la manière dont ça se déroulait, Il le vit et ne dit rien. Comme d’habitude, l’amie de la mère du marié qui voit tout, c’est la Vierge Marie, assez douée pour ça, voit la situation. Elle devine et elle se croit obligée de faire une petite remarque discrète à son Fils en lui disant de ne pas les laisser dans cette situation. Apparemment, Jésus n’a aucune envie d’intervenir, Il pourrait presque répondre : « Maman, j’ai plus de trente ans, je sais ce que je dois faire, fais-moi confiance ». Ça arrive encore aujourd’hui, vous verrez que les mères ou belles-mères interviennent dans la préparation des fêtes.
On est donc bien là dans une situation très humaine et je dirai que cette situation est d’autant plus humaine que lorsque Jésus commence son ministère, on nous dit à la fin que ce fut « le premier signe ». C’est la première fois qu’Il pose un acte public, et que choisit-Il ? Il choisit des noces. Je fais remarquer quand même qu’Il aurait pu aussi aller à une prise d’habit des moines de Qumrân, les Esséniens, parce que c’était plus religieux et plus correct, mais pas du tout, Il va à une noce parce que la noce est un des moments pivots de la vie d’une famille et d’une société.
Il ne cherche pas l’extraordinaire, déjà dans le choix de l’endroit où Il va manifester sa présence et son amour, Il veut que ce soit un geste dans le contexte le plus quotidien et le plus ordinaire. Certes, ce n’est pas si ordinaire que ça parce qu’en principe un mariage n’est envisagé qu’une fois, mais c’est quand même une manière d’envisager les choses où Jésus se dit : « Je vais poser un acte, mais où vais-je le poser ? » Il choisit de le poser dans une fête familiale d’un tout petit village de Galilée et là, à un moment donné, à cause des circonstances, on Lui fait pressentir ou voir la difficulté dans laquelle se trouve la noce.
"Pas de bras, pas de chocolat, pas de vin, pas de noce" ! C’est une condition sine qua non, le vin en Méditerranée est quand même le symbole absolu de la convivialité et du bonheur et on ne peut pas s’en passer. Évidemment, comme Il est Fils de Dieu, Il pourrait très bien faire venir des jarres déjà toutes pleines, les bénir et en finir ainsi. Autrement dit, la manière dont Jésus opère son signe, c’est comme ça que saint Jean l’appelle, il ne dit pas miracle, il dit un signe : en effet, un signe montre quelque chose de plus grand que soi. Pour organiser le signe extraordinaire qu’Il va poser, le premier grand signe, Il va voir les serviteurs – là aussi, Il ne va pas voir les mariés, ni le maître du repas –, ceux qui sont à la tâche, chargés d’organiser le repas à la base. Il va les voir et au lieu de leur demander de s’écarter pour qu’Il règle le problème, Il leur dit précisément cette phrase qui pour moi est la plus précieuse et la plus importante : « Remplissez d’eau les jarres ».
C’est la clef de ce texte car là où le Christ aurait pu faire éclater son pouvoir, son pouvoir de faiseur de miracles, Il ne marche pas du tout dans cette perspective-là. Il va devant les serviteurs, les amène devant les jarres, des jarres très ordinaires, des jarres de cent litres chacune donc ça va, on est tranquille pour un moment, et Il leur dit : « Remplissez-les vous-mêmes ». Il ne veut pas leur faire un miracle comme ça, simplement pour les épater. Il veut qu’eux-mêmes remplissent d’eau les jarres. Vous imaginez ce que c’est, six cents litres, il ne faut pas mollir. Et à ce moment-là, les serviteurs remplissent les jarres. « Tout ce qu’Il vous dira, faites-le ». On nous dit simplement qu’à la fin, il n’y en a que très peu qui savent ce qui s’est passé, car on dit que sitôt que les jarres ont été remplies, Jésus n’a pas rajouté une prière, Il n’a pas dit quelque chose de supplémentaire, non. Le maître du repas vient, goûte et s’aperçoit que c’est du vin, que ce n’est plus de l’eau.
Autrement dit, le plus extraordinaire dans le miracle de Cana, c’est que la transformation de l’eau en vin n’est pas après que l’on a rempli les jarres, elle est absolument en phase avec le fait de remplir les jarres. Ce miracle n’est pas de ceux où nous disons que c’est Dieu tout seul qui goupille les affaires et qui sait ce qu’il faut faire. Pas du tout, le miracle, c’est quand Dieu dit à ces hommes de remplir les jarres. C’est-à-dire qu’Il ne veut pas agir tout seul, Il ne veut pas faire voir le souci qu’Il a de la société, de la vie du couple et de la noce ici, tout seul. Il veut le faire avec eux et par eux.
C’est tout le sens de cette noce qui s’éclaire de façon extraordinaire. « Remplissez d’eau ces jarres », qu’est-ce à dire ? « Je ne ferai rien dans vos vies si vous ne faites rien vous-mêmes. Si vous croyez que ma présence de Fils de Dieu est pour vous démobiliser de tout souci, ce n’est pas vrai. Ma présence aujourd’hui parmi vous, dit le Christ aux invités de Cana, est comme solidaire de la sollicitude et de la délicatesse avec laquelle vos serviteurs travaillent pour vous ». Dieu ne fait pas un miracle en dehors, par-dessus, les conditions normales de température et de pression, Il veut faire ce miracle exactement dans le geste même qu’Il demande aux serviteurs, « remplissez d’eau les jarres ».
Vous qui allez vous marier cette année, vous le savez peut-être déjà parce que vous avez déjà un peu d’expérience, vous savez que pour être sûr que l’on peut s’engager, il faut qu’on ait déjà vu que l’on est capable vraiment de faire face au quotidien. Et qu’est-ce que le quotidien ? C’est l’eau que l’on verse dans les jarres. C’est quand vous remplissez d’eau les jarres qu’à ce moment-là Dieu agit et transforme votre cœur, votre vie et votre amour. Et c’est ça que voulait dire le Christ ce jour-là : « Je veux faire plaisir aux jeunes mariés de Cana, Je ne leur ferai pas plaisir Moi tout seul, Je veux que mon geste, transformer l’eau en vin, soit associé complètement aux gestes des serviteurs qui sont en train de travailler et de trouver pour vous des solutions ».
Très simplement, s’il faut que vous reteniez une référence pour toute votre vie, pensez à celle-là, « remplissez d’eau les jarres ». Combien de fois dans la vie conjugale, et il y en a beaucoup ici qui pourraient vous témoigner la même chose, combien de fois dans la vie conjugale on a cru que ça allait se faire tout seul, puis on a oublié qu’il fallait remplir les jarres, et c’est ça la grandeur du christianisme, c’est ça la beauté de notre vie de chrétiens.
Il ne s’agit pas de faire des choses exceptionnelles, mais de savoir que chaque fois que nous remplissons par les gestes les plus simples, les plus quotidiens, dans tous ces actes-là, on est en train de remplir d’eau les jarres et on est en train de découvrir qu’il y a quelqu’un qui va donner à notre geste une portée que l’on n’attendait pas. C’est ça la grandeur de l’amour humain, il ne s’agit pas de faire des choses coûteuses et extraordinaires. La plupart du temps, « remplissez d’eau ces jarres », c’est un sourire, une présence, un bon mot, la manière dont on s’occupe des enfants, la manière dont on tisse ensemble, petit à petit, un lien, une affection profonde, la joie de se connaître, de se reconnaître. « Remplissez d’eau ces jarres », c’est effectivement ce que Dieu vous propose aujourd’hui.
Alors vous le voyez, amener l’eau, ce n’est apparemment pas grand-chose, c’est même beaucoup moins que de faire un vin qui est reconnu par tous les convives comme absolument excellent. Où vous êtes-vous adressé pour trouver un vin pareil ? D’ailleurs le maître d’hôtel est un peu furieux parce qu’il dit qu’on aurait dû le servir normalement au début quand ils n’étaient pas tout à fait gris… Eh bien ici, c’est ça l’amour humain, c’est remplir de l’eau, de l’eau fraîche évidemment, pas de l’eau croupie, dans les jarres. C’est un récipient très simple de la vie courante et dans le geste même, c’est Dieu qui vient lui donner une dimension nouvelle.
On parle de la grâce du mariage, c’est vrai que quand vous allez recevoir le sacrement de mariage, vous recevrez la grâce du mariage, c’est-à-dire l’amour de Dieu dans votre propre amour. Mais l’amour de Dieu, comment se manifeste-t-il ? Sans jamais rien détruire de ce qu’ensemble, humainement vous avez découvert de la beauté de votre amour humain. Ça, c’est irremplaçable et c’est le vrai apprentissage, c’est la vraie découverte, c’est la vraie entrée dans les noces que Dieu veut pour nous. Il veut nous faire entrer dans la plénitude même de son amour et de sa tendresse. Il veut ainsi nous faire découvrir qu’Il est Lui le parfum, le bouquet du vin qui est servi et ce parfum et ce bouquet, c’est Lui-même et son amour.
Alors comme je l’avais fait l’an dernier, mais voyez tout le trajet, bonne santé à vous tous !