LA FOI ET LES MOEURS

Jos 2, 8-14

(16 janvier 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Remparts infranchissables 

F

rères et sœurs, nous poursuivons donc dans la lecture du livre de Josué ce très joli petit récit, un peu coquin, un peu vert qui concerne la conquête de Jéricho et la complicité de  la prostituée Rahab dont je vous disais qu'elle était sans doute une sorte de figure un peu idéal, si on peut parler d'une figure idéale pour une prostituée, d'un clan de rahabites qui devaient vire autour des ruines de Jéricho. La figure de cette femme est véritablement passionnante, parce qu'elle est assez atypique dans l'Ancien Testament. En effet, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'a pas les mœurs. C'est une prostituée et c'est pour cela qu'on explique qu'elle vit au bord de la muraille parce que c'est plus discret, c'est moins voyant, et Rahab vit sur le bord des remparts. Quand les émissaires de Josué arrivent à Jéricho c'est dans la première maison qu'ils rencontrent qu'ils vont chercher des renseignements et c'est donc sur cette prostituée Rahab qu'ils tombent. 

       Dans le passage que nous avons lu hier, on sait très vite parce qu'au Proche-Orient, c'est le téléphone arabe, c'est bien connu, on sait immédiatement que Rahab a hébergé des espions. Le roi de Jéricho lui-même dit à Rahab qu'elle ne peut pas fricoter avec l'ennemi, et qu'elle doit nous livrer les espions. Evidemment, Rahab déjà a un comportement qui est de la désobéissance civique, puisqu'elle sauve les deux espions en les cachant sous les tiges de lin. En effet, pour rouir le lin et en extraire les filaments qui vont devenir des fibres textiles, on les fait tremper dans l'eau et ensuite, on fait sécher les fibres au soleil. C'est de cette manière que les envoyés sont protégés sous les fibres de lin occupées à sécher sur la terrasse. Personne ne trouve les émissaires de Josué, et dès que les envoyés du roi sont partis avec les faux renseignements, puisque Rahab leur dit qu'ils n'ont fait que passer, ce qui est normal chez une prostituée, et elle les envoie à leur poursuite. Elle monte sur la terrasse et c'est le passage le plus intéressant, parce que cette femme de très mauvaise vie fait une confession de foi exemplaire. 

       Elle n'a peut-être pas les mœurs, mais elle a la foi. C'est cela qui est très intéressant dans le personnage de Rahab, même si c'est une prostituée, on n'en voudrait pas dans le peuple d'Israël, c'est une païenne complètement livrée aux pires pratiques, il n'empêche qu'au moment où elle va discuter avec les deux envoyés de Josué, elle leur fait une  confession de foi admirable du même style que celle que les israélites faisaient pour confesser les bienfaits de Dieu. On peut dire que Rahab est une sorte de témoin exceptionnel de la foi, et c'est pour cela qu'on la valorise dans le récit, on la reconnaît avec toute sa valeur. C'est pour cela aussi que dans la généalogie du Christ on l'a intégrée, que même étant prostituée elle est un témoin de la foi, on peut dire que Rahab est une sorte de prophétesse. C'est même avant Samuel, avant Nathan, avant Élie et tous les autres, c'est la première prophétesse dans le peuple d'Israël. La seule exception étant peut-être Balaam, également un étranger quand il s'en va prophétiser avec son ânesse et qu'il annonce la dynastie davidique, c'est curieux, mais les deux premiers grands prophètes de l'histoire du peuple d'Israël sont effectivement ces deux personnages-là qui sont des païens. 

       Evidemment dans sa confession de foi, elle récite fidèlement toutes les merveilles que Dieu a faites durant la traversée du désert, donc elle compose, improvise le Credo des israélites pour les deux espions. Elle dit : "Je sais que votre Dieu vous a libérés d'Égypte, vous a protégés dans le désert, a combattu vos ennemis, et est en train de vous faire passer le Jourdain". C'est véritablement une prophétesse. 

       C'est pourquoi  il ne faut pas s'étonner que les Pères de l'Église ont assimilé Rahab à l'Église des païens. Pourquoi ? Précisément pour cette raison-là : l'Église est composée de païens qui viennent de l'idolâtrie, de la prostitution spirituelle et morale et cependant, ils sont appelés à confesser la foi. Donc, la figure de Rahab a été souvent interprétée comme la figure des nations qui, reconnaissant les bienfaits de Dieu pour son peuple Israël, seulement par la confession de foi sont introduits et intégrés d'une manière mystérieuse dans le plan providentiel de Dieu. La figure de Rahab est importante aux yeux d'un certain nombre de Pères de l'Église parce que lorsqu'ils expliquaient qui était cette femme, ils disaient que c'était les Églises qui sont nées dans les villes païennes et qui étaient ainsi insérées, introduites dans le mystère de l'Alliance à travers la confession des hauts faits de Dieu pour Israël. 

       Vous le voyez, frères et sœurs, il y a souvent dans les textes de l'Ancien Testament, des passages un peu inattendus, mais là, effectivement, si Rahab est restée non seulement dans la tradition de l'Ancien Testament, mais également dans la tradition et la lecture des Pères de l'Église et des chrétiens, une figure si importante, c'est parce qu'on peut dire que c'est la prophétesse des nations. Les nations qui, reconnaissant les bienfaits et les merveilles de Dieu vont bénéficier indirectement de la grâce puisque Rahab sera épargnée au moment de la conquête de Jéricho, elle va donc bénéficier de la grâce que Dieu fait à son peuple au moment d'entrer dans la Terre Promise. 

 

       AMEN