FILS BIEN-AIMÉ
2 S 6, 12-23 ; Mc 1, 9-15
Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie – C
(15 janvier 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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u es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur!" Cette parole du Père à propos de Jésus et adressée à Lui forme un peu le leitmotiv, le refrain de ce temps liturgique de l'Epiphanie, de la manifestation de Jésus.
"Tu es mon fils bien-aimé !" Il s'agit certes d'une déclaration d'amour, d'une déclaration d'identité car l'amour seul connaît l'identité de l'autre. Mais si le Père manifeste ainsi l'amour éternel qu'Il a pour le Fils, il ne s'agit pas uniquement d'une identité. Cette identité comporte, comprend une mission. La mission du Fils est de faire en sorte, par le don de sa vie, par le témoignage de son amour avec le Père, de sa communion éternelle avec le Père, de faire en sorte que chaque homme puisse, un jour dans sa vie, entendre cette même parole que Lui-même a entendue au jour de son baptême. Faire en sorte que chaque homme, dans sa vie, entende le Père lui dire, lui susurrer : "Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur !" Et cette déclaration d'amour rendra à chaque homme son identité véritable : il se reconnaîtra fils de Dieu. Depuis sa création originelle, cette filiation s'était détériorée, s'était brisée lorsqu'il avait refusé Dieu comme Père, mais, dans le Fils, avec le Fils, il doit entendre un jour, pour restaurer cette filiation et cet amour premier et le rendre à nouveau éternel, il doit entendre et accueillir cette parole : "Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur !"
Célébrer l'Epiphanie du Seigneur Jésus comme nous le faisons, c'est de fait fixer notre regard et contempler en Jésus le Fils éternel du Père en sa manifestation à tous les hommes. Mais ceci n'est pas suffisant. C'est aussi reconnaître, dans le visage de Jésus, dans le message de Jésus et grâce à Lui, que nous sommes, nous aussi, fils, que nous devenons, nous aussi, fils, et que nous sommes comblés de cette faveur de Dieu qui, en tant que Père, nous rend notre filiation d'amour et de tendresse, c'est-à-dire notre véritable identité d'homme c'est-à-dire de fils de Dieu.
Mais il y a une troisième dimension, c'est la mission, c'est la manifestation aux hommes d'aujourd'hui, de cette filiation. Comment cela peut-il se faire ? Nous avons beaucoup parlé ces dernières années, et certains écrivains nous y ont aidé, nous avons beaucoup parlé de "la mort du père". "Il faut tuer le père !" C'est d'abord ce qu'Adam et Eve avaient fait au paradis terrestre. Ils avaient tué la relation avec le Père, ils avaient brisé en eux l'image de la filiation divine. Il me semble parfois que la mission des chrétiens est double, elle épouse deux aspects.
Tout d'abord, et ce n'est pas encore fait, qu'ils apprennent, entre eux, à vivre en frères. Car si vous croyez en Dieu, vous êtes des croyants, mais vous n'êtes pas encore des chrétiens. Le chrétien n'est pas simplement celui qui croit en un dieu, c'est celui qui croit que Dieu, en lui rendant son identité de fils, lui permet de vivre en frère avec les autres. Et tant que cette dimension de fraternité ne sera pas perçue et ne sera pas vécue, nous serons encore très en-deçà du message chrétien. Nous serons encore très en-deçà de la manifestation du Christ comme Fils, car qui dit Fils, au milieu des hommes, dit immédiatement, frère et fraternité entre les hommes. Célébrer la manifestation de Jésus comme Fils, c'est nous reconnaître nous-mêmes comme fils c'est-à-dire frères les uns des autres, être restauré dans une relation de fraternité spirituelle. La religion c'est d'être relié avec Dieu, mais la religion chrétienne c'est d'être reliés les uns avec les autres à cause de Dieu. C'est une religion d'hommes et pas uniquement de Dieu. C'est une religion d'humanité véritable pour retrouver son identité vraie les uns par les autres, dans la communauté chrétienne, dans la paroisse saint Jean de Malte. Est-ce que nous sommes des croyants qui venons assister à la Messe ? C'est très bien, mais ce n'est pas encore suffisant aux yeux de Dieu. Est-ce que nous sommes des croyants qui venons faire un usage personnel de la Parole de Dieu, de l'Eucharistie, du chant liturgique, de la louange, de la beauté de l'église ? Un peu comme ces gens qui se rassemblent à midi à la fontaine pour prendre un peu d'eau, mais qui rentrent chacun chez soi pour la boire tout seul ? Ceci n'est pas encore l'Église de Dieu. Ceci n'est pas encore cette dimension de filiation dont nous sommes les héritiers pour nous en réjouir entre Dieu et nous certes, mais surtout pour la partager avec les frères. Et la deuxième dimension c'est que cette fraternité chrétienne c'est cette communion ecclésiale, ce corps du Christ où chacun ne peut pas être isolé d'avec le voisin. Un chrétien isolé c'est une contradiction dans les termes mêmes, c'est une contradiction dans l'identité même du Christ et de ce qu'Il est venu nous livrer de Lui, une filiation pour nous retrouver fils et frères.
Et les hommes d'aujourd'hui, je ne suis pas sûr qu'ils soient tentés, au plan religieux, à chercher Dieu sous le visage de la paternité. Celle-ci a été beaucoup trop battue en brèche. On a fait de Dieu un père omnipotent, contraignant, moralisant, punissant et c'est une image profondément dégrader dans le cœur des hommes. Peut-être que nous y sommes d'ailleurs pour quelque chose ! Il n'y a pas que les psychologues qui ont aidé à tuer cette image du père, cette image de Dieu comme père. Alors, comment vont-ils la retrouver cette réalité d'un Dieu qui est père si ce n'est avec des frères, si ce n'est en vivant une vie de fraternité les uns avec les autres ? Et les frères rassemblés, les frères se reconnaissant, les frères s'aimant, les frères s'aidant, finiront bien un jour par découvrir qu'ils ont un père commun, qu'ils ne sont pas de père anonyme,á qu'ils ne sont pas arrivés dans la vie comme ca, de façon artificielle ou in vitro. Alors que nous recevions en ces jours cette parole du Père à son Fils : "Tu es mon Fils bien-aimé!" avec toute la foi au Fils, mais avec toute la foi en nous-mêmes et en nos frères, pour que cette filiation, qui nous restaure en tant qu'homme, nous restaure aussi en tant qu'humanité, en tant que fraternité, en tant qu'Église et en tant que paroisse, en tant que communauté chrétienne qui sommes les héritiers non seulement d'un amour d'un Dieu comme Père, mais de l'amour fraternel d'un Fils qui vient nous restaurer dans cette filiation pour qu'ensemble nous retrouvions la vérité et la véritable paternité de Dieu et là, et là seulement, au cœur de cette fraternité, nous pourrons aider nos frères qui ne le connaissent pas encore à trouver le visage du Père.
Mais ils ne le retrouveront qu'à travers l'image d'un frère, le Christ, cette image du Christ comme frère, c'est nous et nous aujourd'hui qui devons la leur partager et la leur transmettre. Oui, "Tu es mon fils bien-aimé !" Que chaque homme, un peu par nous aussi et par le témoignage de notre vie de fils et de frères, puisse un jour entendre cette parole de Dieu résonner dans son cœur et lui faire retrouver le chemin de la véritable identité humaine d'être fils d'un même Père et frères les uns les autres d'un même Fils qui est le Fils du Père, pour que nous retrouvions ensemble notre véritable identité d'hommes créés pour Dieu, mais créés tous ensemble.
AMEN