L'AMOUR ET LA HAINE
2 S 13, 15-22
(15 janvier 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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e ou les rédacteurs du Livre de Samuel se sont régalés de l'analyse et psychologique et spirituelle dans toutes ces histoires de David et de ses descendants. Celle que nous poursuivons aujourd'hui, en l'occurrence entre Amnon et Tamar, c'est une passion amoureuse dont le dénouement d'aujourd'hui nous donne quelques éléments extrêmement percutants et pertinents. Vous aviez entendu pour ceux qui étaient là hier, mais il vous suffit de vous reporter au journal d'hier, au deuxième livre de Samuel, pour avoir le récit du précédent événement, c'est quasiment un fait divers, c'est une passion amoureuse, un inceste, tout y est et vous avez de quoi vous régaler, pour ceux qui aiment les horreurs, et le livre de Samuel en regorge. Vous avez là, la relation d'une passion absolument incroyable, irrépressible, il ne peut rien faire d'autre que de coucher avec Tamar, et elle, bien qu'elle soit tout à fait consciente et lucide sur le problème et de ses conséquences, elle sait qu'elle sera d'ailleurs, quoiqu'il arrive, rejetée, qu'elle couche ou qu'elle ne couche pas. Tamar a vu la haine et le mépris caché au cœur de cet acte. Elle l'a vu dès le début. Aujourd'hui, Amnon se prit à la haït très fort, car "la haine qu'il lui voua surpassait l'amour dont il l'avait aimé".
Cela me rappelle quelqu'un que j'avais écouté, il y a bien longtemps, qui recevait des S.D.F., des pauvres, et dont c'était d'ailleurs le travail et la vocation. Il avait développé un symptôme assez important dont il ne comprenait pas l'origine et la cause, et au cours du travail qu'il a fait, il a découvert qu'en fait, il détestait les pauvres. Il y a des choses que nous faisons dans la vie pour ne pas voir que nous les haïssons. Je ne sais pas comment vous êtes, mais si vous étiez devant une piscine d'eau froide, et que vous soyez obligé d'y aller, il y a deux solutions, il y a ceux qui se jettent tout de suite sans réfléchir, et ceux qui tergiversent et qui n'y vont jamais parce qu'ils se prennent à hésiter et refusent de se jeter dans l'eau froide. Il y a des gens pour ne pas voir la haine qu'ils éprouvent à l'égard de telle ou telle personne, ou telle chose, ou tel événement, comme ce monsieur à l'égard des pauvres et des S.D.F. et il disait d'ailleurs : "Je déteste leur odeur, c'est insupportable pour moi". (En note de bas de page, il y a le fait que ce monsieur continue toujours à travailler pour les S.D.F. encore maintenant, mais de manière à mon avis, beaucoup plus distanciée). Il s'occupait des S.D.F. parce que il ne pouvait pas supporter l'idée en lui qu'il ne les aimait pas. Cette passion qui l'avait pris très tôt dans sa vie, était une façon de se camoufler à lui-même l'ambiguïté des sentiments qui l'animaient à l'égard des gens. Il n voulait pas ressentir quelque chose de négatif et pour se le camoufler à lui, il s'était donné à corps perdu.
Souvent dans nos vies, il y a des éléments, des événements, ou des gens dont nous n'acceptons pas qu'ils suscitent en nous une sorte d'ambiguïté, d'ambivalence, même de la haine, et ce n'est pas tellement les gens qui nous posent problème que d'éprouver ce sentiment, et plutôt que de reconnaître en fait qu'il y a peut-être de l'ambivalence dans les sentiments qu'ils suscitent en nous, nous préférons ou les ignorer complètement, ou au contraire les embrasser totalement. Cette passion amoureuse cache une sorte de : "Je ne veux pas voir, ou je te serre dans ma vie, dans ma vocation, comme cela je ne ressens rien".
C'est ce qui se passe un peu pour ces deux personnages dans le livre de Samuel. Il y a une ambiguïté très profonde tout à fait liée à l'inceste, entre ce frère et sa demi-sœur, et une fois que la tension du désir qu'il éprouvait pour sa sœur a été assouvie, éclate au plein jour de sa conscience la haine qu'il nourrit à son égard. Elle le sentait et elle le savait. C'est pour cela que je le disais au début, ces rédacteurs de ces livres historiques sont de très fins observateurs de la vie humaine, de la vie psychologique des êtres dont ils ont voulu écrire l'histoire.
Ce passage nous aide à entendre en vérité ce qui peut animer sournoisement nos vies. Non pas que nous ayons à prendre à la lettre les ambivalences ou les haines que nous pouvons ressentir, mais nous avons à les entendre et ensuite à les convertir, non pas à les étouffer croyant que l'évangélisation est déjà faite. Il y a une sorte de précipitation dans la vie chrétienne qui, nous faisant croire que nous pouvons sauter les étapes, si ces étapes ne sont pas franchies, il faudra bien les reprendre une à une, et patiemment, un peu plus tard. Dans notre chemin de conversion, c'est la leçon peut-être de ce texte, il y a comme une demande de la part de Dieu de ne pas aller plus vite, comme disait Jésus à Jean-Baptiste : "Laisse faire", et c'est très intéressant, car c'est ce "laisse faire", qui va permettre aux cieux de s'ouvrir et à Jésus de révéler pleinement sa divinité et sa mission sur cette terre. Il y a une pédagogie de la patience de Dieu de prendre en compte chaque caillou, chaque monticule, chaque vallée sombre qui peuplent nos vies intérieures, psychologiques et spirituelles. Avec Dieu, nous visiterons patiemment tous ces endroits afin de leur apporter la lumière en temps voulu, mais pas plus vite.
AMEN