LA PRIÈRE D'ANNE

1 S 1, 9-20

(14 janvier 1987)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

A

u temps d'Anne et d'Elqana son époux, Israël était troublé, inquiet parce que le Temple de Dieu était envahi par les fausses religions. Et Dieu restait silencieux devant le désespoir, la souffrance, la misère de son peuple.

Anne, en sa prière, porte en elle la situation de ce peuple dans sa faiblesse, dans sa fragilité, dans sa pauvreté et en même temps dans la confiance et l'espérance qu'il pouvait mettre en son Dieu quoique celui-ci restât encore silencieux. Il s'agit ici d'une annonciation. Il n'y a pas encore d'ange ni de message, mais déjà par la prière exaucée d'Anne commence le temps prophétique, commence l'aurore d'un jour qui s'achèvera avec la naissance du Christ. Et ce qui est à souligner c'est que cette première annonciation, cette première aurore vient se greffer sur une prière d'une très grande pauvreté, sur la prière d'Anne qui est stérile. Bien qu'elle soit la femme préférée d'Elqana, elle est stérile. L'autre femme d'Elqana, Penina, elle qui n'est pas préférée, a de nombreux fils et Anne en souffre.

       Elle va, avec son humiliation, épancher son cœur devant Dieu, sans crainte, sans honte, sans peur, avec ce sentiment très fort que Dieu est le Tout Puissant, comme elle le dit elle-même, avec cette conviction très enracinée que Dieu, de toute façon, parce qu'Il est Dieu, se souvient et qu'Il prendra pitié selon sa prière, selon sa foi. Prière de pauvreté, de misère, prière de souffrance et prière d'amertume. C'est une longue plainte car elle pleure devant son Dieu, prosternée dans le sanctuaire. Elle sait qu'elle est moquée par sa rivale et elle s'aperçoit que le prêtre Elie se moque d'elle jusqu'au mépris puisqu'il la traite comme si elle était ivre en lui disant : "Va cuver ton vin, autre part que dans la Maison de Dieu !" Cela ne l'arrête pas, sa prière continue, et même sa prière devient audacieuse puisqu'elle fait une sorte de marchandage avec Dieu : "Tu me donnes et je te donne !"

       C'est dans cette prière-là que Dieu donnera parce qu'Il sait que le cœur de cette femme s'adresse avec toute sa misère à sa puissance et à sa miséricorde à Lui. Evidemment Dieu aurait pu donner un fils à cette femme avant sa plainte et sa prière, sans qu'elle n'ait rien demandé, comme ce fut le cas pour Sara, comme ce fut le cas pour Elisabeth. Et c'est vrai que Dieu n'attend pas qu'on lui demande, que Dieu a le cœur suffisamment grand, "Lui qui sonde les reins et les cœurs", Lui qui connaît tout, pour savoir ce qui nous comblera. Mais Dieu, dans sa pédagogie, aime aussi que nous sachions lui demander car la demande dispose notre cœur à reconnaître que tout vient de Lui, dispose notre cœur à reconnaître que, sans Lui, sans le don qu'Il veut nous faire, nous sommes stérile, misérable, notre vie perd son sens et nous sommes vraiment réduits à l'extrême pauvreté.

       Dans la Bible, il y a de nombreuses formes de prière. Nous insistons souvent sur la prière de louange, d'action de grâces, gratuite, spontanée pour les œuvres de Dieu. Mais il faut aussi ne pas suspecter la prière de demande. Il faut aussi savoir et pas simplement en esprit ou de façon abstraite, mais avec son corps, avec sa misère, avec son péché venir se prosterner dans le Temple et prier Dieu qui est là sans s'occuper de ce que les autres pourront penser ou pourront dire. C'est une manifestation de notre être chrétien que d'accepter de venir devant Dieu pour lui confier notre misère. Et si par hasard vous pensez que vous êtes comblé par Dieu, réjouissez-vous, mais venez quand même présenter la misère des autres, la misère de vos frères. Non pas parce que nous allons faire un commerce avec Dieu, mais parce que je crois que cette disposition nous permet de reconnaître que Dieu nous a déjà comblés. Cette disposition de pauvreté, d'ouverture de notre regard, d'épanchement de notre pauvre cœur vers Dieu, nous ouvre, purifie notre regard et nos yeux, nous rend un peu plus lucides et nous permet de voir, de comprendre que déjà nous sommes comblés, car pour découvrir la richesse qui vient de Dieu, il faut avoir sur soi-même un regard de pauvre.

       Nous célébrons ce temps de Noël, nous célébrons ce temps du don de Dieu dans la stérilité de notre vie, dans la nuit de notre péché, la réponse de Dieu à cette longue attente de l'humanité encore inachevée, qui est encore celle d'aujourd'hui. Et de multiples manières, même si ce n'est pas dans la prière, le monde se lamente et chaque homme vient se plaindre à Dieu de sa misère. Et Dieu écoute, et Dieu a déjà répondu. Ce don c'est le Christ, c'est tout ce dont Dieu veut nous combler. Tant de choses dans notre vie pourraient porter le prénom de Samuel "cela c'est Dieu qui le l'a donné !" Ce n'est que lorsque nous découvrirons que tout vient de Dieu que nous pourrons alors le lui donner, le lui rendre et devenir des pauvres qui non seulement attendent tout de Dieu mais qui lui donnent tout. C'est cela la véritable pauvreté qui doit être une recherche de tout disciple du Christ pour être vrai et pour entrer dans cette manifestation de la bonté de Dieu.

       AMEN