DONNÉE PAR PURE GRÂCE

Jos 2, 1-7

(15 janvier 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Jéricho : Flamboyants 

F

rères et sœurs, vous me permettrez de choisir le récit de Rahab la prostituée de Jéricho comme thème de cette méditation parce que c'est un texte assez drôle. Aujourd'hui on lit tout cela très sérieusement, mais cela devait une bonne histoire qu'on se racontait sinon dans les chaumières, du moins sous les tentes des campements nomades d'Israël. 

De quoi s'agit-il ? Jéricho au moment où les israélites doivent entrer dans la terre promise n'existait plus, c'était une ruine. C'était une ruine encore imposante puisqu'ils ont dû y entrer à peu près vers les années -1150, et Jéricho avait été détruite trois ou quatre cents ans auparavant. Jéricho est une des deux ou trois plus vieilles villes du monde. Jéricho est le premier endroit où on a trouvé une fortification datant de - 6000 avant Jésus-Christ, et elle n'a cessé d'être bâtie jusque vers -1500. 

       Ce tell de Jéricho, le Tell el Sultan, qui est un monticule d'un kilomètre et demi de long et cinq cents mètres de large, était encore avec des morceaux de ruines, et la question qu'on se posait à cette époque-là au moment où l'on rédige les récits de Josué, était de savoir comment les Pères avaient fait pour détruire Jéricho. On n'avait pas fait des fouilles archéologiques, on n'avait pas trouvé Roland de Vaux pour aller fouiller la terre dans ces endroits-là. La question était entière. Comment ont-ils fait pour conquérir Jéricho ? C'était tellement important, nettement plus que Jérusalem. C'était le plus grand site de toute la Palestine. On a donc inventé une double histoire. La première qu'on avait inventée on l'entendra plus tard, Dieu était tellement bon qu'il n'y avait même pas eu besoin de livrer combat contre Jéricho, puisqu'il suffisait d'avoir fait le tour sept fois avec les trompettes et l'Arche d'Alliance, pour que la ville s'effondre. Cela correspond évidemment à l'état de ruines dans lequel elle se présentait aux regards à cette époque-là. 

       La deuxième histoire un peu plus croustillante, c'était que sur le vieux tell de Jéricho ou autour, il y avait un campement de nomades assez permanent qui ne faisait pas partie d'Israël. Ils s'appelaient sans doute les Rahabites ou les Rékabites, c'est-à-dire une tribu avec laquelle on avait fait alliance. Elle n'était pas pur sang, mais on avait passé un pacte avec elle pour qu'elle puisse survivre. Il fallait donc expliquer pourquoi cette petite tribu d'israélites continuaient à vivre dans le pays avec les israélites, sans doute dans des conditions moindres, et l'on avait inventé cette histoire assez drôle : leur ancêtre féminine de cette tribu était une prostituée, Rahab. Elle avait hébergé les espions qui avaient essayé de prendre des renseignements pour détruire Jéricho. Evidemment, c'est une légende, parce que personne n'a de souvenir  ni d'autographe de Rahab et des espions de Jéricho, mais cela faisait bien dans le tableau de dire : voilà, les Rahabites qui habitent près de Jéricho, en réalité, c'est grâce à eux que nous avons pu conquérir la ville parce que nous avons eu tous les renseignements, et par conséquent, avec Rahab et sa postérité, il y aura une sorte d'alliance et on ne portera pas la main sur les descendants de la prostituée Rahab. 

       Je vous raconte cela parce que cela révèle un peu l'esprit du livre de Josué. La plupart du temps, le livre de Josué nous déplaît parce qu'on se dit que c'est le droit de conquête, c'est la violence, Josué passe tout le monde au fil de l'épée, c'est la conquête par la force. En réalité, la moralité du livre est exactement à l'inverse. Josué est tout sauf un livre d'idéologie sioniste. Israël n'est pratiquement pour rien dans la conquête. Quand on a conquis Jéricho, c'est le circuit de l'Arche autour de la ville qui fait tomber les murs de la ville, et quand il a fallu avoir les renseignements, même cela les êtres humains n'étaient pas capables et Dieu a choisi la personne apparemment la plus déconsidérée de la société, une prostituée, pour sauver les espions et leur donner les renseignements nécessaires. Ce n'est pas une théologie de la conquête, c'est l'inverse, c'est une théologie du don. Israël ne possède pas la terre parce qu'il l'a conquise, Israël vit sur cette terre parce qu'elle est donnée par Dieu. S'il fallait analyser le livre de Josué, il faudrait le lire exactement à l'inverse du réflexe que nous avons pour l'aborder. Nous, nous croyons que ce sont uniquement des histoires de guerre destinées à exalter le passé valeureux des guerriers d'un autre temps, mais en réalité, c'est pour montrer que chaque fois, lorsque  Israël est mis devant des difficultés, Dieu est obligé d'intervenir pour bien montrer qu'Israël ne peut pas acquérir la terre. 

       C'est donc toute une spiritualité qui est derrière ce livre. Toute la spiritualité du livre de Josué, est celle-ci : la terre n'est pas à nous parce que nous la prenons, la terre, c'est le don que Dieu fait à son peuple. Le livre de Josué est un des éléments fondamentaux de la théologie de la grâce. Si on vit avec Dieu, si on vit en convivialité avec Dieu, ce qui suppose une terre, une société, un peuple avec son organisation, c'est parce que tout cela a été donné. A la suite d'une lecture un peu insuffisante de saint Paul, on oppose la Loi et la grâce, il faut faire très attention à ce qu'on fait, car en réalité, le livre de Josué est le livre de la grâce. Ce n'est pas un livre de la Loi, c'est un livre dans lequel on explique que toute la terre est une grâce. C'est pour cela qu'il n'y a pas, contrairement à ce que l'on pense, d'idéologie nationaliste par derrière, qu'il n'y a pas d'idéologie de conquête ou de suprématie d'une race sur les autres. C'est une vision théologique du fait que si Israël peut vivre sur cette terre, c'est parce qu'elle lui est donnée. On est assez loin de certains discours modernes dans lesquels on essaie de justifier la propriété de la terre au nom de certains antécédents soi-disant divins. Israël ne vivait pas du tout dans cette perspective-là à l'époque où le rédacteur du livre de Josué rédigeait son texte. C'était pratiquement l'inverse, c'était pour le peuple une expérience de la grâce.

       Pour nous aussi, nous avons tous à vivre le don de cette terre qui est notre cœur, nos projets, notre vie, nos responsabilités, non pas comme une conquête. Nous ne sommes pas des hommes qui se font eux-mêmes pour se conquérir, se façonner et se modeler, mais nous sommes le don de la grâce et il faudrait que nous ayons la même attitude vis-à-vis de note vie et de nos responsabilités que celle qui est suggérée dans le livre de Josué et qui se résume dans cette très belle petite phrase de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus dans les derniers mois de sa vie, qui est un des points de surgissement de toute la théologie moderne, elle a dit : "Tout est grâce". 

 

       AMEN