SI TU SAVAIS…

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21

Mardi de la deuxième semaine de l'Épiphanie – B

(17 janvier 2012)

Obsèques

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Voie romaine (Ostie)

 

C

hère Marie-Thérèse, lorsque nous nous sommes vus dimanche dernier, vous m'avez fait cette petite confidence que je crois pouvoir rendre publique. Dans les derniers temps, votre maman était encore avec vous et vous vous en occupiez avec beaucoup de soin et d'amour parce que vous étiez très soucieuse que ses derniers moments soient les meilleurs possible, une amie vous a donné un texte qui vous a beaucoup aidée et portée pendant ces moments-là. Vous m'avez dit que c'était un texte de saint Augustin, et dès que vous m'avez passé le texte, j'ai été très émerveillé. Pourquoi ?

Je vais vous raconter l'histoire, car elle est magnifique et je crois que pour les obsèques de Françoise, c'est vraiment le texte qui convient. C'est donc bien de saint Augustin, cet enfant terrible d'Afrique du Nord, comme Françoise elle-même a vécu là-bas, et cet enfant terrible, saint Augustin avait quand même quand il était jeune quelques tensions avec sa maman. Lui, c'était le garçon émancipé, qui voulait réussir, il avait les dents très longues et voulait se faire une belle carrière. Il a d'abord abandonné l'Afrique du Nord, il est venu à Rome puis à Milan, et là, il s'est converti en écoutant les sermons de saint Ambroise à l'église de Milan. Quand il s'est converti, on ne sait pas trop pourquoi, avait-il averti lui-même sa mère qui était chrétienne mais ne l'avait pas fait baptiser, toujours est-il que Monique est arrivée à Milan à peu près à ce moment-là.

Pour Monique, c'était une grande joie, elle avait été très triste de l'itinéraire d'Augustin qui vivait un peu comme un parvenu, qui ne s'occupait que de lui et pas beaucoup de sa mère. A cause de leur foi commune qu'ils ont commencé à partager, il y a eu une entente, une connivence extrêmement profonde et belle. Augustin a arrêté sa carrière, il s'est retiré dans le Tessin, ses amis l'ont accompagné, Monique a suivi et elle faisait un peu figure de mère abbesse, elle était la plus chevronnée de tous les chrétiens de ce petit groupe. Là, saint Augustin a commencé à vivre la vie monastique d'ailleurs, il avait sans doute été converti en lisant le récit de la vie de saint Antoine que nous fêtons aujourd'hui. Vous voyez que le monde est petit même dans l'Église.

Ils ont vécu là un certain temps, et saint Augustin, pour quelle raison, on n'en sait trop rien, a décidé de revenir dans son pays à Taghaste. Il est reparti avec ses amis qui étaient d'Afrique du Nord, les liens d'amitié étaient déjà très solides, ce n'étaient pas encore les pieds noirs mais presque. Au port d'Ostie d'où ils devaient embarquer, ils ont attendu le bateau pendant quelques jours. Là, il s'est passé un événement fondamental pour la vie et le travail théologique de saint Augustin, avec sa mère, tous les deux ensemble, ils ont eu une véritable extase. Ils n'ont vu personne, ce n'était ni Lourdes, ni La Salette, je vous rassure, mais c'était cependant une extase où tous les deux, un soir, vous imaginez sur les bords de la côte de la mer Tyrénéenne, une très belle soirée du mis d'août, avec la lumière qui tombe sur la mer, les reflets, saint Augustin décrit cela admirablement et tout à coup, ils se sont trouvés l'un et l'autre face à face, dans une sorte d'élan de prière et de contemplation mystique.

Pour saint Augustin, cette communion profonde entre lui et sa mère a été quelque chose de très grand. Quand il a raconté sa vie dans cet ouvrage célèbre qui s'appelle "Les confessions", il l'a évoqué de façon magnifique pendant au moins tout un chapitre. Curieusement, il y a des hasards qui arrivent comme ça, après ce moment de communion très fort, quelques jours après, sa mère est morte. Là, vous imaginez, ce n'est pas si simple de perdre un proche pas tout à fait à l'étranger car tout le monde était chez soi chez les romains, mais ce n'était quand même pas son pays, saint Augustin a pris le soin de procéder à tout le rituel funéraire. Quand cela a été terminé, il s'est retrouvé tout seul, et comme saint Augustin était un homme comme vous et moi, le moment de la solitude après les funérailles a été un coup dur et il le raconte. C'est normal, c'est humain et c'est bon aussi, il s'est mis à pleurer à chaudes larmes. C'est le moment où il a vraiment réalisé que sa mère n'était plus là. Dans ses pleurs, en solitude, tout à coup, il s'est dit que ce n'était peut-être pas ce qu'il fallait faire. Il raconte qu'à ce moment-là "c'est comme si ma mère m'avait parlé". Que lui disait sainte Monique ? Elle lui disait précisément la prière qu'une amie a passé à Marie-Thérèse et que je vais vous lire. Ce texte est magnifique.

Monique qui est auprès de Dieu prend les mots mêmes du Christ pour parler à son fils. (je ne sais pas si ce sont des mots qui venaient de l'extérieur, mais on comprend assez bien que c'est comme que peu après le décès, on n'arrive pas encore à réaliser que la personne n'est plus là). "Si tu savais le don de Dieu (ce sont les mots mêmes du Christ à la samaritaine), et si tu savais ce qu'est le ciel, si un instant tu pouvais contempler comme moi la beauté devant laquelle toutes les beautés de la terre pâlissent, crois-moi quand la mort viendra briser tes liens comme elle a brisé ceux qui m'enchaînent, et quand un jour que Dieu connaît ton âme viendra dans le ciel où l'a précédée la mienne, ce jour-là tu reverras celui qui t'aimait et qui t'aime plus encore. Tu me reverras donc, transfigurée dans l'extase et le bonheur, non plus attendant la mort, mais avançant d'instant en instant avec toi dans les sentiers nouveaux de la lumière et de la vie. Essuie tes larmes, et ne pleure plus si tu m'aimes".

Saint Augustin qui a écrit cela il y a mille six cents ans. Je crois que c'est le plus beau testament qu'on peut avoir aujourd'hui, et il faut tout simplement laisser Françoise nous le redire à chacun au fond de notre cœur.

 

AMEN