LE PESSIMISME INTÉGRAL !

Qo 1, 2-11

(11 janvier 1994)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

A

 la première lecture de Qohélet on a l'impression d'avoir affaire à un homme très fatigué, pessimiste et même cynique. On pense que Salomon a écrit trois livres : le Cantique des Cantiques quand il était jeune, les Proverbes dans son âge mûr et à la fin de sa vie quand il était fatigué, peut-être triste, il aurait écrit en méditant sur les remparts de Jérusalem le livre de Qohélet. Evidemment, tout cela est vanité, tout cela est buée et rien ne tient. Il est intéressant que la Tradition ait voulu attribuer à Salomon ces trois livres, même s'il y a peu de chances qu'il les ait effectivement écrits, pour donner une espèce d'unité d'auteur comme si un seul homme était derrière ces trois livres-là. Et après l'allégresse, le chant sensuel du Cantique des cantiques, après l'exhortation plus morale et plus complexe que nous pouvons lire dans les Proverbes, on entend ici la parole d'un homme âgé qui dit avec pudeur ce qu'il n'ose plus dire avec grandeur.

       En effet, il faut dépasser le pessimisme de cette parole. Nous la recevons comme une Parole biblique c'est-à-dire qui nous dit quelque chose de Dieu, qu'elle révèle le mystère de Dieu. Et Qohélet cache, difficilement d'ailleurs, mais cache, l'idée fondamentale que l'homme doit se détacher de la vie. Seulement il explique en même temps que l'homme a du mal à se détacher de la vie et si on lisait l'ensemble du livre, on trouverait un refrain qui est un éloge du bonheur, un éloge du repas, un éloge de la bonne vie. Plusieurs fois dans le livre Qohélet fait l'éloge de la table, en demandant à celui qui l'écoute de profiter de chaque instant, de bien boire, de bien se vêtir et de jouir ainsi de ce que seule la vie peut donner, la joie de la vie quotidienne. C'est la première idée. L'homme doit apprendre à se détacher de la vie, en prenant conscience que si parfois un certain bonheur se cache dans cette vie, il n'est rien, il n'est que vanité, il n'est que buée par rapport à Dieu.

       Deuxième idée beaucoup plus forte qui me semble le fond du problème du livre de Qohélet c'est qu'il dit, sans regarder Dieu, comme le Cantique des Cantiques d'ailleurs : "Tu n'as pas dit ton dernier mot !" Tout n'est pas dit dans ce monde. Il semble parler à Dieu mais sans le regarder face à face. On a l'impression d'avoir affaire à un discours replié sur lui comme une espèce de méditation d'un homme qui, au terme de ses années, marmonne dans sa barbe la vanité du monde. Et en fait, c'est comme un chant d'amour renversé. Il semble dire à Dieu, sans Le regarder encore mais avant de dire les paroles d'amour, cette parole d'attente qui, en substance est : "Ton honneur est mon honneur. Si Tu as voulu mettre l'homme au cœur du monde et le faire vivre, est-ce que la vision que j'ai de ce monde suffit à expliquer ce que Tu as voulu faire ? Est-ce que c'est ton dernier mot de créateur ?"

       La parole de Qohélet est une parole qui laisse la place à une réponse qui n'est pas encore donnée par Dieu. Il semble que ce discours n'est pas fini, n'est pas clos, pour la bonne raison par exemple que nous pouvons tous épouser ce discours-là, et que nous sentons à travers ce discours la vacance, la place de la réponse de Dieu. Et lorsque nous reprenons ce texte de Qohélet, pas simplement ces premiers versets de ce jour qui semblent donner un certain éloge indirect de l'ordre du monde, il semble que Qohélet reprend : "Oui, Tu as vraiment créé le monde. Oui, Tu m'as vraiment mis dans ce monde. Et alors ? Est-ce que c'est cela la finalité humaine ? Est-ce que c'est à cela que je dois me tenir et m'arrêter ? Ou est-ce qu'il y a autre chose que Tu n'as pas encore dit ?" La parole de Qohélet c'est la parole extrêmement pudique d'un homme qui ne réclame pas, contrairement à Job qui réclamait à la fois la Parole et l'intervention divine, la parole d'un homme qui ne réclame pas mais qui semble dire, avec un sourire : "Ce serait quand même mieux si Tu achevais Ta création et si Tu dévoilais ton mystère profond ! Ceci dit, nous pouvons vivre quand même comme cela, mais sache que c'est un temps d'attente, que nous prenons la vie que Tu nous donnes comme un temps d'attente, considérant que Tu n'as pas fini de créer l'homme et de dire pourquoi Tu l'as mis dans ce monde."

       Alors Jean-Baptiste est dans la même lignée. Il faut que Jésus lui dise : "Laisse faire pour l'instant car c'est ainsi qu'il convient d'accomplir toute justice !" A son "attente" qui résume toute l'attente de l'Ancien Testament c'est-à-dire toute l'attente des hommes, Jésus répond en venant à notre rencontre et demande que nous laissions faire pour que ce "nouveau" qui semblait être attendu dans Qohélet s'annonce, se dévoile en la personne du Christ. A partir de ce texte, nous pouvons effectivement rejoindre tous les hommes qui sont découragés, car ces paroles de pessimisme disent en fait, avec pudeur par rapport à eux et par rapport à Dieu, leur attente d'un "nouveau" qui est l'avènement du Christ.

 

       AMEN