ALLIANCE NOUVELLE - UNITÉ NOUVELLE
Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ - année B (dimanche 10 janvier 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Aujourd'hui, brutalement nous sommes amenés à rencontrer un homme maintenant adulte qui s'en va vers le Jourdain pour y recevoir le baptême de Jean. Ce baptême, on l'appelle précisément le commencement de la vie publique de Jésus. Ce n'est pas le moment même où Jésus devient adulte, car dans la société juive où Il vivait, c'est plutôt vers les douze ou treize ans que l'on considérait qu'un homme était adulte. Il a déjà mené une vie adulte, Il a vécu avec ses concitoyens de Nazareth, Il a déjà sans doute une fois ou l'autre présidé la prière à la synagogue, mais lors de son baptême, non seulement Il est adulte, mais Il inaugure sa vie publique. L'enfant qui était héritier, cet homme qui menait sa vie privée dans le cadre de sa famille et de son village à Nazareth, voici qu'Il fait un pas de plus.
Il entre dans une vie publique. Qu'est-ce à dire ? C'est une vie dans laquelle les points de repère essentiels sont à établir en fonction de ceux qui sont autour de vous. A ce titre-là, par exemple, on peut dire qu'un des premiers grands actes publics dans la vie d'un homme ou d'une femme, ce n'est pas son accès à la majorité à dix-huit ans ou les premiers votes qu'il fait, mais on dira plutôt que le premier acte public essentiel c'est le fait de se marier, c'est-à-dire de s'engager publiquement vis-à-vis d'un homme, ou vis-à-vis d'une femme, et de faire qu'à ce moment-là sa propre existence se construit totalement en relation avec l'autre : il y a là un acte public. Pour Jésus, le baptême est le premier acte de sa vie publique, car à ce moment-là Il nous manifeste que sa vie, sa raison d'être, devient fonction de l'humanité dont Il est membre et héritier, mais vis-à-vis de laquelle désormais Il va être placé dans une situation tout à fait unique et singulière. Jésus devient la tête de cette humanité qu'Il vient sauver. Jusqu'ici Jésus vivait sa vie humaine pour "son propre compte", "à ses propres frais", "à ses risques et périls'', maintenant il faut dire que Jésus vit son humanité "pour notre propre compte", à nous, "à nos risques et périls", "pour nous les hommes et pour notre salut". Et c'est là ce que signifie la prophétie d'Isaïe : "Voici je t'ai établi Alliance avec mon Peuple".
Désormais tout ce qu'Il vit a signification de salut pour nous. Or comment inaugure-t-Il cette vie publique ? Je vous propose de réfléchir sur deux points qui me paraissent essentiels à notre compréhension de notre relation avec Jésus.
En premier lieu, Il entre dans l'eau du Jourdain pour y recevoir le baptême des pécheurs. Jésus se manifeste à nous et pour nous comme Celui qui prend notre péché. Son lien avec nous n'est pas d'abord un lien extérieur à notre propre aventure humaine, mais c'est un lien totalement intérieur, intime à notre humanité. Et si notre humanité connaît le péché, elle demeure pourtant, Jésus le sait mieux que quiconque, destinée fondamentale ment à vivre pour Dieu. Même si notre humanité connaît sans cesse des déviances, des fautes, des péchés, des refus de Dieu, Jésus dans ce premier geste public vient nous chercher là où précisément nous sommes tombés, dans les conséquences mêmes de notre péché : Il vient nous chercher dans cette eau du baptême qui, dans la vieille manière de penser des sémites, signifie le danger, le risque, et la menace des puissances chaotiques qui donnent la mort. C'est dans ces eaux-là qu'Il vient se plonger pour se rendre solidaire de notre humanité. Il n'a aucune complicité avec le péché, mais Il vient sauver une humanité pécheresse, et Il se fait héritier de toute l'humanité, y compris en ce qu'elle a d'affaibli, de blessé par son péché et par son refus de Dieu.
Le second trait de cette vie publique de Jésus est marqué par l'ouverture des cieux, et c'est là peut-être le plus important. Si Jésus est l'alliance avec le peuple, Il ne s'agit pas d'une simple alliance fédérative, "horizontale" ; ce n'est pas une alliance au coude à coude, une alliance de solidarité au sens où simplement Jésus se reconnaîtrait comme un des millions ou milliards d'individus dont est composée l'humanité. Si Jésus se fait l'un de nous, si Jésus se lie totalement et publiquement à notre histoire et à notre humanité, c'est pour que les cieux s'ouvrent, et que l'Esprit descende. Sur ce point nous est donné le signe fondamental de sa mission et de la destinée de notre humanité. Où est l'unité de notre humanité ? elle n'est pas dans le simple fait que les hommes penseraient tous la même chose ou que les hommes poseraient tous les mêmes actes, qu'ils auraient des projets identiques ou la même conception des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen.
Où est l'unité ? où est l'Alliance de l'humanité? Elle est en Jésus-Christ en tant qu'Il ouvre à cette humanité un principe nouveau d'unité, le mystère même de la vie de Dieu répandu sur nous. Et c'est ainsi qu'Il reçoit l'Esprit saint : Il le reçoit "pour nous les hommes et pour notre salut". Il signifie ainsi comment l'humanité telle qu'elle avait été créée par son Père, par l'Esprit saint et par Lui, retrouve désormais sa véritable consistance, sa vérité, toute sa valeur d'humanité, elle est une, elle est le résultat, le fruit d'une alliance, elle est le fruit de l'Amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. Et désormais si nous voulons parler de l'homme, nous devons en parler, nous chrétiens, comme de cet homme qui, de façon consciente ou non, est appelé, convoqué par Dieu à trouver l'unité en Lui son Père, par le Fils, dans l'Esprit Saint.
Maintenant, nous allons baptiser Jean-Baptiste et Adrien. Par ce geste de baptême que le Seigneur Lui-même a voulu recevoir des mains de Jean, nous signifions réellement et publiquement que Dieu les agrège à cette nouvelle unité de l'humanité, une unité qui ne vient pas simplement de la chair et du sang, laquelle pourtant est déjà si belle et si grande, mais une unité qui vient de la vie même de l'Esprit en eux et en nous. Cela doit nous rappeler la manière dont nous devons être hommes. Désormais nous ne sommes pas simplement des hommes unifiés par une nature humaine commune, mais nous sommes aussi hommes par grâce, désormais ce que nous sommes nous est donné en plénitude par Dieu. Dieu nous ouvre cet avenir par lequel nous pouvons devenir pleinement ses fils.
AMEN