PÉCHÉ DU MONDE ET ÉPIPHANIE DU MESSIE DE DIEU
Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17
Baptême du Christ - année A (dimanche 11 janvier 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pourquoi le Christ est-Il allé se faire baptiser par Jean dans les eaux du Jourdain ? Ce n'est sûrement pas parce qu'Il avait Lui-même besoin d'être purifié ou lavé de ses péchés, mais parce que, un peu comme le grand-père de mon histoire, Il mesurait la profondeur infinie de la séparation qui existe entre Dieu et l'homme. Lorsque Jésus veut inaugurer son ministère public, annoncer le Royaume de Dieu, Il ressemble à cet homme dont Il parlera plus tard, qui au moment de bâtir une tour prend son temps pour évaluer s'il a suffisamment pour bâtir la tour : Il mesure toute la séparation qui existe entre Lui et nous.
Pourquoi vient-Il ? Pour rétablir l'homme dans l'amitié avec le Père. Le Messie, l'Envoyé du Père est Celui qui est pour ainsi dire chargé de rétablir la communication entre le Père et l'humanité perdue par le péché. Il est chargé de faire face à cette rupture et de mesurer tous les obstacles qui empêchent la communication entre Dieu et les hommes. Et non seulement Il est chargé de mesurer cet abîme creusé entre Dieu et nous, mais aussi de réaliser un nouveau moyen de communication. Ce que le grand-père ne pouvait pas faire en allant chercher lui-même le cadeau dans l'usine où il l'avait commandé, il faut que le Christ puisse le faire en rétablissant par Lui-même le lien de communication entre son Père et nous. Et donc, dans ce premier moment où nous voyons Jésus adulte aborder le mystère même de notre salut, Il évalue jusqu'au fond l'abîme que crée notre péché, entre Dieu et nous. Et lorsqu'Il s'avance auprès de Jean, Jean ne veut pas Lui donner le baptême, en effet il a annoncé quelqu'un qui devrait donner un baptême plus grand. Mais Jésus explique à Jean : "Je ne peux pas faire autrement que d'aller mesurer jusqu'au fond l'éloignement dans lequel se trouve l'homme par rapport à l'amour du Père. Je ne peux pas faire autrement que d'aller là où se trouve l'homme pécheur, c'est-à-dire me solidariser réellement avec les pécheurs". Et dans la mesure où le Christ va rencontrer l'homme jusque dans l'abîme où il est perdu, dans cet isolement où il ne peut plus recevoir les bienfaits de Dieu, alors commencent à se reconstruire les liens de la justice, c'est-à-dire de l'amitié entre les hommes et Dieu, les liens du salut.
Il ne faudrait donc pas croire que cette décision du Christ a été prise simplement parce qu'il fallait extérieurement se solidariser avec l'humanité pécheresse. Ce n'était pas simplement une "démarche rituelle" qu'Il faisait ! De fait, le Christ, dans le premier regard qu'Il pose, à cause de sa mission, sur l'humanité telle qu'elle est, fait agir tout le poids de son amour alors même qu'Il ne rencontre que toute l'inertie, tous les refus dus au péché du monde. On comprend pourquoi dans le quatrième évangile le Baptiste prophétise à ce moment-là en désignant le Christ comme Celui qui porte le péché du monde. Ceci ne renvoie pas simplement à ce qu'Il fera après sur la croix, mais ces mots désignent très exactement l'attitude même dans laquelle le Christ s'avance vers le baptême : Il ne "pense" pas au péché du monde, mais Il éprouve à l'intérieur de Lui-même et dans son amour pour nous tous les dégâts qu'a fait et fera encore en l'homme le péché du monde. Il est déjà en vérité la victime pour le péché du monde, Il l'accepte en plénitude, non pas symboliquement, mais au plus réel et au plus intime de Lui-même, Il se sait voué, exposé à tout ce que le mal peut faire dans le monde, ce mal qui va, pour ainsi dire, se concentrer sur Lui.
Et après que le Christ ait ainsi accepté et vu, dans un regard de lucidité extraordinaire, à quoi le conduisait sa mission de Messie et de Sauveur, c'est alors que le Père répond à l'acte que le Fils vient de poser. Il vient de se lier à l'humanité pécheresse, mais en acceptant de s'exposer à toutes les conséquences que peuvent avoir le mal et le péché dans sa propre existence humaine. Et le Père Lui donne la réponse, Il Lui donne son Oui : "Oui, dans l'acte même que Tu viens de poser, Tu T'es vraiment et pleinement manifesté comme mon Fils, Tu viens de Te manifester comme Celui qui accomplit la plénitude même du dessein et du projet que J'ai pour les hommes à travers Toi". La réponse du Père est la ratification de ce que le Fils vient d'accepter au plus intime de Lui-même :"Tu es mon Fils", non pas qu'Il ne l'était pas avant, mais Il vient maintenant de la manifester, dans la décision de marcher vers la croix : Il est en plénitude le Fils, le Sauveur, le Messie, Celui qui reçoit tout l'amour du Père parce qu'Il aura besoin de tout cet amour pour effectivement accomplir cette tâche et cette mission.
Et enfin, une dernière chose : le signe de la colombe, signe de l'Esprit Saint qui descend "sur" le Christ au début de son ministère public. C'est bien de l'Esprit Saint qu'il s'agit, mais si l'on se réfère à la tradition biblique, la colombe désigne non seulement l'Esprit, mais elle désigne aussi l'Épouse bien-aimée, l'humanité possédée par l'Esprit. Dans le Cantique des cantiques, l'Épouse qui signifie Israël, le peuple de Dieu, est appelée "ma Colombe, ma toute Belle". Il est probable que ce symbole énigmatique de la colombe que nous assimilons à un vague symbole de paix, veuille dire en fait beaucoup plus. La colombe qui descend sur le Christ à ce moment-là serait l'humanité saisie par l'Esprit, non seulement l'Esprit Lui-même, mais l'humanité transfigurée, saisie par l'Esprit. Au moment même où le Christ accepte de marcher vers la croix, la réponse du Père consiste à donner à son Fils le signe que "c'est gagné", que, désormais, ce qui vient au-devant de Lui, c'est l'Esprit de Dieu présentant au Christ l'humanité sauvée, l'humanité saisie par la plénitude même de l'amour de Dieu. Il ne s'agit évidemment que d'une figure à ce moment-là, car il faudra attendre ce moment où le Christ recevra réellement et pleinement l'humanité, lorsqu'elle s'avancera vers Lui, belle et resplendissante comme une épouse parée pour-son Époux. Au moment même du baptême, ce signe de la colombe était comme le signe prophétique accordé par le Père à son Fils pour Lui manifester qu'en s'avançant ainsi vers la mort et la croix, en portant le péché du monde, Il ouvrait les bras pour accueillir l'Esprit, force du salut de Dieu, mais un Esprit déjà destiné à saisir toute l'humanité pour qu'elle entre dans le cœur de Dieu.
Dans quelques instants, Charlotte sera baptisée. Comme nous tous, elle est cette colombe, c'est-à-dire cette épouse bien aimée, cette Église, cette humanité qui doit être restaurée, transfigurée, illuminée par la présence de l'Esprit. Avec elle et par son baptême, se renouvelle aussi en nous ce sens de l'absolu de l'amour du Christ mort et ressuscité pour nous sauver et pour enlever tous les obstacles de la communion entre Dieu et les hommes. Accueillons donc cet Esprit Saint comme la source de vie qui nous sauve et qui nous fait entrer par le Christ dans le cœur du Père.
AMEN