IL OUVRE LES CIEUX

Is 40, 1-5 + 9-11 ; Tt 2, 11-14 et 3, 4-7 ; Lc 3, 15-16 + 21-22
Baptême du Christ – année C (dimanche 12 janvier 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, posons carrément la question : que fêtons-nous aujourd’hui ? Les meilleurs connaisseurs d’entre nous diront : la fête du baptême du Christ, la première fois qu’Il a manifesté publiquement qui Il était. Il a choisi le parrainage de son cousin Jean-Baptiste pour aller le voir sur les bords du Jourdain. Puis, on réduit cela petit à petit à une sorte de célébration de la première confession de Jésus. Il est arrivé, ne s’est pas senti très bien au milieu de tout ce peuple, et finalement, Il a vu que Jean-Baptiste disait qu’il fallait demander pardon de ses péchés ; c’est comme les gens qui passent dans une église, tout à coup voient un confessionnal et se disent que ça fait longtemps qu’ils ne se sont pas confessés. À ce moment-là, la manière d’envisager le baptême du Christ, c’est la première fois qu’effectivement Il pose un geste de pénitence, un geste très humble, ici, dans l’évangile de saint Luc, il nous dispense de ce qu’il considère lui comme secondaire, à savoir la discussion entre Jésus et Jean-Baptiste, cet échange de politesses, où chacun se dit le plus coupable et le moins apte à baptiser l’autre.

 En fait, sommes-nous véritablement en train de fêter le moment où Jésus voit pour la première fois, sur les bords du Jourdain, la possibilité des foules qui iront se confesser plus tard, qui feront des pèlerinages, qui feront pénitence pour demander pardon de tous leurs péchés ? C’est un peu la tendance actuelle : mauvaise conscience, culpabilité, nous ne sommes pas très à l’aise, et Jésus, pour nous mettre à l’aise nous dit : « Allez-y, J’y suis allé Moi-même, ça M’a fait du bien et ça vous en fera aussi ». Si c’est cela que nous fêtons aujourd’hui, cette espèce de petit dialogue un peu feutré parce que sur les bords du Jourdain, on entendait plus facilement les hurlements des lions que ceux de Jean-Baptiste (c’était un pays complètement sauvage), ce n’est pas très encourageant. Pourquoi célébrer la première confession de Jésus ? D’autant plus que la première communauté était très embarrassée parce que Jésus est sans péché, Il est venu porter le péché du monde, c’est d’ailleurs pour cela que le lendemain Jean-Baptiste dit : « Le voici, l’agneau de Dieu, Il porte le péché du monde ». Là Il est exempté, Il a reçu la confession sans en avoir besoin.

Frères et sœurs, c’est quand même intéressant : dans l’Église primitive, cette fête du baptême du Christ était presque plus importante que la fête de l’Épiphanie. Certes, il n’y avait pas les galettes à la frangipane, mais c’est quand même l’acte par excellence de l’inauguration du ministère de Jésus, et donc là, on est en train de rater quelque chose. Que voyons-nous ? Que se passe-t-il ? Une toute petite scène sur les bords du Jourdain ? Une sorte de confession générale avec tous les juifs de bonne volonté qui viennent s’accuser de leurs péchés, et Jésus qui dit : « Je vais les encourager, c’est une bonne chose, allons-y, continuons » ?

En réalité, c’est tout autre chose. C’est une fête absolument extraordinaire, et les premiers chrétiens ont vraiment vu de quoi il s’agissait. C’est très simple : qu’est-ce que le fleuve ? Qu’est-ce que l’eau ? C’est ce qui sépare. On le sait depuis la nuit des temps. Un fleuve, c’est ce qui fait qu’il y a une frontière, on ne le franchit pas, on reste de son côté et le voisin reste du sien. Le fleuve, c’est l’eau en tant que flot infranchissable – Jésus a choisi ce qu’Il avait sous la main, le Jourdain, comme on dit en Provence, un petit « pissadou » au débit minable –, c’est ce qui coupe, ce qui sépare, il y a un côté et l’autre côté, c’est un peu plus grand que l’Arc quand même, je vous rassure. Le fleuve, c’est une chose étonnante.

Tout d’un coup, Il vient au cœur même de ce qui sépare, Il plonge dans l’eau du Jourdain, et ça a fasciné les premières générations chrétiennes : qu’est-Il venu faire pour prendre un bain dans l’élément qui sépare par excellence ? C’est presque plus qu’un paradoxe, c’est une provocation de la part de Jésus. Il se plonge dans l’eau là où précisément on est inaccessible : dans l’eau, on est tout seul, on est perdu, et éventuellement, on est noyé.

Et puis, que se passe-t-il encore ? Les cieux s’ouvrent ! Le ciel, habituellement, est fermé, est l’inaccessible : c’est la voûte (on imaginait une espèce de voûte métallique au-dessus du circuit des étoiles et du soleil qui rend le ciel inaccessible). Et donc, les cieux s’ouvrent au moment où Jésus est baptisé. Donc, on dirait que Jésus affronte tous les éléments qui constituent la séparation à l’intérieur du cosmos : le ciel était séparé de la terre, les cieux s’ouvrent ; l’eau divise les territoires et les humains et les populations sur la terre, et Il va au milieu des eaux et dans le moment même de l’élément qui sépare, qui divise, qui casse l’unité du monde, Il y va et Il commence à faire que sa présence ouvre quelque chose de nouveau. Nous, aujourd’hui, quand nous estimons le cosmos, nous sommes des physiciens, nous mesurons en millions de kilomètres. Eux ont une appréhension beaucoup plus naïve, beaucoup plus spontanée du monde, c’est une appréhension poétique : en fait, il ne faut pas lire cela comme un article de journal, il faut lire cela comme Shakespeare, Claudel ou tous les grands poètes de la création.

Frères et sœurs, nous lisons cela complètement à contre-sens. Nous avons dépourvu ce texte de toute poésie, nous en avons fait une espèce de texte où il faut aller se confesser avant Pâques, mais ce n’est pas cela ! C’est le fait que tout à coup, Dieu inaugure cosmiquement une transformation, et Jean-Baptiste dit cette chose extraordinaire qui désigne son geste de façon tout à fait prophétique : « Moi, je vous baptise avec de l’eau », c'est-à-dire « je me rends compte que l’eau n’est pas d’abord ce qui purifie mais ce qui divise, ce qui fait que moi, je suis d’un côté et vous, vous êtes de l’autre, et Lui, l’Esprit Saint et le feu ». Vous allez me dire que le feu, ce n’est pas nécessairement un facteur de réunification, il suffit d’aller à Los Angeles actuellement, mais vous voyez la différence : dans un cas, nous appréhendons cette réalité du baptême du Christ d’une façon absolument plate, sans aucune poésie, sans aucune profondeur, sans aucune vision, mais ce qui a fasciné les premiers chrétiens, c’était qu’au moment même où Jésus entrait dans le monde, et c’était peut-être le plus difficile, le plus délicat et le plus intime, après être entré dans la chair de l’humanité à travers l’enfantement et le sein de la Vierge Marie, Il est entré dans la plénitude du monde ! C’est un événement cosmique, beaucoup plus important que d’envoyer des satellites sur Mars. Car, quand on est sur Mars, on est toujours dans le monde.

C’est là où le christianisme, la foi chrétienne, ouvre tout à coup une vision du problème de l’Incarnation, qui, pour les Pères de l’Église, était le seul point important, c'est-à-dire : qu’est-ce qui change ? Tout ce qui est facteur de séparation, de division, d’angoisse, tout ce qui est facteur de mort, tout à coup, Jésus va au cœur même de tous ces éléments de mort symbolisés dans le cosmos, pour dire : « Maintenant, J’ouvre les cieux, J’ouvre les eaux et ce qui était facteur de division devient maintenant facteur d’unité et de réunification ».       

C’est quand même extraordinaire d’avoir cela. Voilà ce que dit un des premiers théologiens de Rome (il semait la panique partout mais il était génial) : « Le Maître ne fit-il que recevoir le baptême ? Non, Il rénova le vieil homme et lui confia à nouveau le sceptre de l’adoption. Il refait de nous des fils, car aussitôt les cieux s’ouvrirent, le monde visible et le monde invisible se réconcilièrent, les puissances d’en haut furent transportées d’allégresse, les maladies de la terre furent guéries, les mystères secrets révélés, et l’hostilité fit place à l’amitié ». C’est la fête de la réconciliation universelle. « Tu as entendu l’évangéliste : les cieux s’ouvrirent de par ces trois merveilles : le Christ est baptisé, il fallait donc que s’ouvrent les portes de la chambre céleste, l’Esprit Saint est descendu, telle la colombe et la voix du Père a partout retenti : voix du Seigneur sur les eaux ». C’est toute la vision antique du monde, qui aujourd’hui nous paraît complètement ringarde et stupide, mais qui, en réalité, pour eux, disait précisément la fête de l’univers tout entier. « Voix du Seigneur sur les eaux, le Dieu de gloire tonne, le Seigneur sur les eaux innombrables. Quelle était la parole de Dieu : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, Il a tout mon amour" ». C’est ce qui nous arrive aujourd’hui, même si on a la grippe. Amen.