LES TEMPS SONT ACCOMPLIS, LE ROYAUME DE DIEU EST TOUT PROCHE
Is 42,1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ – année B (14 janvier 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous voici donc à nouveau invités par la liturgie à méditer sur le sens même de la manifestation du Christ. Au fond, les évangélistes et Marc le premier – sans doute celui qui le premier a écrit son évangile – ont voulu par ces premières scènes de leur évangile nous présenter la personnalité à la fois divine et humaine du Seigneur. Et ce qui est intéressant, c'est que chacun l'a présentée à sa manière. Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et Il est venu habiter parmi nous. » Matthieu, c'est l'annonce faite à Marie mais c'est surtout Joseph qui dirige tous les premiers pas de la Sainte Famille, notamment vers l'Egypte. Luc, c'est la scène de l'Annonciation, la scène de l'enfant qui a quitté ses parents au moment où ils étaient au pèlerinage à Jérusalem et que l'on retrouve dans le Temple. Et enfin Marc, c'est assez intéressant car il n'y a pas de prélude. Cela commence tout de suite : bonne nouvelle de Jésus-Christ, évangile de Jésus-Christ, évangile qui est Jésus-Christ et qui s'annonce à la communauté, aux premiers hommes qui le rencontreront. On parle directement de Jean le Baptiste et puis on présente de façon très succincte le baptême du Christ.
Évidemment, cela mérite beaucoup de réflexion et de méditation car ça veut dire que contrairement à ce que l'on pense même à l'origine, il n'y a pas de formatage de la foi. Trop souvent on a considéré que la foi était pensée comme c'est écrit. Or, c'est écrit de quatre manières ! C'est d'ailleurs pour ça qu'on a parfois parlé de l'évangile "quadriforme". Il y a quatre évangiles, comme pour nous inviter à bien comprendre que l'évangile n'est pas seulement un catéchisme fixé définitivement dans la première communauté chrétienne, mais au contraire que le mystère si essentiel se présente sous quatre formes. Et c'est d'ailleurs pour cela aussi, peut-être l'avez-vous remarqué, quand on parle des quatre évangélistes, on les représente chacun par un animal différent : le lion pour Marc, celui que nous étudions aujourd'hui, l'homme pour Matthieu, le taureau pour Luc, l'aigle pour Jean. Tout cela n'est pas simplement pour faire de l'illustration littéraire, c'est d'un autre ordre. Pour présenter le Christ en train d'entrer dans le mystère de la vie des hommes et de la société humaine, ce n'est pas quelque chose de totalement préparé et prévu à l'avance. Dieu Lui-même va se présenter, s'insérer dans la société humaine en fonction des circonstances et du mode de vie de cette société.
Alors aujourd'hui c'est très intéressant car Marc a une façon très singulière de présenter les choses. Comme par hasard est-ce un manque d'information ? En tout cas ce n'est pas le style de Luc qui a sans doute voulu se renseigner auprès des membres de la famille de Nazareth. Marc commence directement. C'est l'annonce de l'entrée de Jésus dans la vie publique. Il n'y a pas de vie privée chez Jésus, c'est directement la vie publique qui commence par Jean le Baptiste. Autrement dit, c'est assez curieux, cette vie publique commence par un duo. Le duo de Jean dont on développe beaucoup la prédication dans les premiers versets que l'on n'a pas lus aujourd'hui, mais qui nous montrent l'intérêt de l'évangéliste à souligner que la venue de Jésus était préparée, non pas au sens d'imposer une forme ; elle était préparée pour que Jésus puisse arriver, prendre sa place dans la société humaine et religieuse d'Israël et qu'ensuite on comprenne exactement ce qu'Il avait voulu.
Qu'est-ce que Marc veut surtout souligner ? La première chose est le côté concis, résumé de la présentation de Jésus. D'une part, après avoir largement présenté Jean-Baptiste, on nous dit que Jésus vient au Jourdain et qu'Il est baptisé par Jean. Pas de dialogue entre Jésus et Jean, simplement Jésus arrive et se met au milieu des pécheurs. Ce n'est pas d'abord une présentation dans laquelle Jésus demanderait à Jean, puis Jean ferait des manières en disant : « Mais ce n'est pas moi qui dois Te baptiser ! » Non, c'est tout simple, Jésus entre dans la foule qui vient se faire baptiser par Jean et là, Il demande le baptême. À ce moment-là, Jean Le baptise. Qu'est-ce que cela veut dire ? Regardons la manière dont est présenté le baptême : Il entre dans les eaux. Voilà pour nous peut-être une chose évidente et pourtant c'est assez extraordinaire. Marc est vraiment très au courant de la tradition biblique concernant l'eau, les eaux, les flots, la mer etc., il sait que pour son public les eaux signifient une sorte de puissance de mort. C'est d'ailleurs resté ensuite dans la tradition chrétienne. Quand on est baptisé, on est plongé dans l'eau, c'est-à-dire dans le mystère de la mort pour ressusciter ensuite. Ce que Marc veut souligner, c'est que quand Jésus arrive devant Jean, ce qui L'intéresse n'est pas la discussion avec Jean, c'est le fait d'entrer dans les flots. Que veut dire "entrer dans les flots" ? Se savoir homme confronté immédiatement aux puissances du mal.
Autrement dit, là encore, Jésus est quelqu'un qui ne vient pas comme une personnalité hors norme. Il se présente comme l'un de ceux qui s'avancent avec la foule des gens qui viennent se faire baptiser par Jean, sans manifester quoi que ce soit. C'est pour ça d'ailleurs que Marc insiste – cela peut nous paraître bizarre mais c'est comme ça – sur le fait que Jésus voit les cieux s'ouvrir, mais pas Jean, pas le public, Jésus seul. Autrement dit, il présente Jésus à ce moment-là comme la rencontre d'entrée dans l'eau, c'est-à-dire la confrontation à tout le mal, à toute la peine, à toute la souffrance, à tout ce qu'il y a dans le monde qui peut nous décourager dans notre effort de vivre et de chercher Dieu. Jésus y entre et Il fait sienne cette terrible difficulté de l'homme confronté au mal. Mais en même temps, les cieux s'ouvrent et Il reçoit la parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur. » Autrement dit, Marc présente le moment même du baptême – on n'y fait pas assez attention, mais c'est là où la présentation de Marc est absolument géniale – comme la manifestation de la rencontre de Celui qui est le Fils de Dieu, qui reçoit la voix et le message du Père et qui va le faire sien. Mais où ? Dans la situation de la détresse humaine, de la difficulté, du combat avec le mal et de la résistance à la tentation.
Ces textes de l'évangile sont quand même assez subtils. Ils ne nous racontent pas simplement des choses comme pour rassembler tous les petits événements, chacun à sa manière. Tout est dans la concision même de la parole qui décrit le baptême. Jésus est celui qui reçoit le message du Père, qui le fait sien dans le moment où Il est le plus dépouillé – Il est plongé dans l'eau – et le plus démuni – Il est confronté aux puissances du mal et aux puissances de la mort. C'est là que Marc voudrait dans ces quelques versets de l'évangile nous dire tout ce qu'a été et ce que va être Jésus dans le déploiement de sa vie. C'est comme une sorte de condensé, quand on veut dire qui est Jésus et comment Il se manifeste : Il est Fils de Dieu et en même temps confronté au mystère du mal. La plupart du temps, nous avons le réflexe de nous dire que, si Jésus est entré dans le monde, c'est pour vaincre le mal, c'est pour être au-dessus, c'est pour être inatteignable. Non, Il est vulnérable, Il est plongé dans les eaux du Jourdain, Il est plongé dans ce qui symbolisait pour tous les gens de cette époque, dans la tradition biblique, la confrontation aux puissances des dragons qui sont dans les eaux.
C'est intéressant parce que Jésus est le seul dont on décrit l'événement du baptême. Mais en même temps que voit-Il ? Il voit cette fameuse colombe qui plane. Or où plane-t-elle ? Elle plane sur les eaux. Pourquoi plane-t-elle ? Parce que c'est le métier de la colombe de planer. Dès le début, dans le récit de la Genèse, au moment même où Dieu va dire les paroles qui vont fonder l'existence du monde, l'Esprit est là qui plane au-dessus des eaux pour abriter. Le mot planer est extrêmement fort puisqu'à cet endroit-là c'est déployer ses ailes, soit comme la poule le fait pour couver ses poussins, soit déployer ses ailes comme l'aigle apprend à voler à ses petits. Le geste du déploiement des ailes n'est pas du tout indifférent. Jésus est le seul témoin de cet événement mais en même temps cet événement nous concerne tous car déjà nous sommes tous abrités sous les ailes de l'Esprit, parce qu'il repose sur le Christ. On a là, dans un petit condensé de quelques versets, de quelques lignes, exactement la présentation du Christ telle qu'ensuite Marc va en déployer la présence et le message tout au long de son évangile.
Mais il y a autre chose, c'est que pour Marc, sitôt après le baptême, le Christ est poussé par l'Esprit, celui qui vient de se déployer sur Lui, vers le désert pour être tenté. Autrement dit, Marc tient absolument à situer et à unir les deux thèmes, celui du baptême et celui de la tentation, pour dire qu'ils sont d'une certaine façon inséparables. Si Jésus a pu confronter les puissances du mal dans les eaux du Jourdain, maintenant Il va se battre contre elles, Il est mis à l'épreuve par le démon dans le désert. Cela veut donc dire que la vie et la mission de Jésus sont d'abord ce combat contre le mal. C'est pour cela que quand vous lisez l'évangile de saint Marc, sans arrêt Il est en train de se bagarrer avec les démons, Il se bat avec le mal. Cette manifestation du Christ dans son baptême au Jourdain n'est pas du tout la manifestation d'un homme qui est déjà complètement engagé dans sa mission, sans savoir exactement ce que c'est. Non, Il sait que le cœur de sa mission est de lutter contre le mal. Et c'est seulement après, dans un troisième temps, après le baptême, après la tentation résumée ainsi : « Jésus fut tenté par le diable » qu'à ce moment-là Il s'en va, Il quitte le désert et Il proclame : « Les temps sont accomplis. » Nous avons toujours tendance à dire : « Il y a le Christ, puis la parole, puis les apôtres, etc. » Ce n'est pas tout à fait l'idée de Marc, ni son avis. Quand Jésus vient dans le monde, Il fait d'abord face au monde tel qu'il est, un monde peu euphorisant, ni tellement gentil, un monde qui peut être habité par les puissances du mal. Il n'y a pas besoin de vous faire un dessin, on le voit tous les jours aujourd'hui. Et quand Jésus est face à cela, Il voit les cieux s'ouvrir, c'est-à-dire que par Lui arrive la puissance de l'Esprit Saint pour qu'Il combatte le mal, par la parole. C'est seulement là que vient l'annonce du Royaume.
Frères et sœurs, cela devrait nous faire un petit peu réfléchir sur la manière même dont nous concevons notre vie chrétienne. C'est vrai que la première chose est de reconnaître notre situation. On n'est pas dans un monde où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil." On est dans un monde qui est confronté à des déchaînements de mal, de violence, de haine qui sont absolument incalculables. On dirait même que les déploiements techniques actuels donnent à ce déchaînement de violence une force que nous ne pouvions même pas imaginer. Jésus n'a pas refusé ce monde-là ; le monde dans lequel Il vivait à l'époque est aussi terrible et aussi cruel que celui que nous vivons aujourd'hui. Cela veut dire que lorsque nous sommes confrontés au mystère même de la manifestation du Christ, n'allons pas en faire une sorte d'idéal qui plane au-dessus de nos têtes. Au contraire, reconnaissons en Lui celui qui a accepté de se confronter à tout le mystère de l'être humain, de la création de nos sociétés, pour faire face à cette réalité là. C'est même d'une certaine façon ce que paradoxalement le Christ a manifesté de façon absolument plus aiguë que tout ce que nous pouvions imaginer. Au lieu de repousser le mal, au lieu de diviser le monde entre les bons et les méchants, Il a accepté d'être au milieu d'un monde qui comprend les bons et les méchants, qui comprend le bien et le mal.
Et Il est là au milieu, Il est celui qui va ne manifester aucune concession, aucune complicité avec le mal. Il n'empêche qu'Il est là pour manifester que désormais pour l'homme, pour ses disciples, le point de division est le fait de savoir reconnaître le mal, de pouvoir le dénoncer, de pouvoir l'affronter. Et puis aussi de pouvoir entrer dans ce mystère du monde et de l'existence du monde tel qu'il va, pour découvrir qu'il surgit de ce conflit une parole : « Les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est tout proche. » C'est cela qui est l'épiphanie du Seigneur.