LE BAPTÊME, DON ET COMMUNION
Is 42, 1-7 ; Ac 10, 34-38 ; Mc 1, 9-15
Baptême du Christ – année A (dimanche 15 janvier 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Alors paraît Jésus ».
Frères et sœurs, ce simple mot « paraître » qui pourrait être considéré comme une sorte de manifestation bruyante, ne l’est en rien. Ce n’est ni un apparaître (au sens où on s’imposerait aux autres), ni une apparition (telle une sorte d’irruption divine qui tombe du ciel). C’est Jésus qui paraît et dans ce mot « paraît », c’est tout le problème de la venue de Dieu parmi les hommes. Comment Dieu peut-Il paraître ? Comment va-t-Il paraître ?
Aujourd’hui, avec ce récit qui inaugure d’une certaine façon la vie de Jésus, nous avons un certain nombre de détails très importants qui peuvent nous mettre sur la piste pour comprendre nous-mêmes notre propre manière d’accueillir ce « paraître » de Dieu au milieu des hommes, parmi nous et au milieu de nous.
Tout d’abord ces quelques indices auxquels on ne pense pas souvent. Baptême : contrairement à ce que pensent la plupart des chrétiens, ce n’est pas Jésus qui invente le baptême, c’est Jean d’où son nom de Jean le Baptiste, plus exactement le baptiseur. C’est lui qui a inventé ce rite qui ne se pratiquait pas avant lui. La plupart du temps, on croit que le baptême est un rite de purification. Ce n’est pas un rite par lequel on se donnerait la purification. Jean-Baptiste a inventé le fait que l’on soit baptisé par un autre.
Jusque-là existaient des rites de purification. Ainsi, chez les Esséniens découverts près de la mer Morte, dans l’endroit le plus inhospitalier qui soit dans toute la région, on sait qu’il y avait toute une série de couvents, de monastères avec de nombreuses piscines. On a d’abord cru que c’était des réservoirs d’eau, puis on s’est aperçu que les réservoirs étaient dehors. C’était bel et bien des piscines rituelles. Que faisaient les Esséniens ? Ils se purifiaient eux-mêmes. C’était déjà un grand progrès par rapport à la tradition religieuse juive qui disposait de rites d’utilisation de l’eau pour purifier les victimes, les laver avant de les mettre sur le gril et de les offrir en parfum d’agréable odeur pour Dieu. Les Esséniens avaient donc le souci de se purifier.
Or, Jean-Baptiste, contrairement à ce qu’on a pensé à certaines époques, ne doit pas grand-chose aux Esséniens. Même s’il a peut-être vu des Esséniens s’administrer la purification, il a pensé qu’il fallait que cette purification soit administrée par un autre. Sous réserve de l’inspiration de l’Esprit, il a compris qu’il fallait expliquer au peuple la nécessité d’être baptisé : on ne rentre pas par sa propre initiative seulement dans la démarche de conversion pour entrer dans le Royaume de Dieu. C’est une très grande nouveauté car jusque-là, on considérait que la circoncision suffisait pour appartenir au peuple de Dieu. Non, pour entrer dans le Royaume qui vient, on ne peut le faire seul par sa propre initiative. On a besoin d’être guidé, orienté, suscité vers cette rencontre par un geste qui nous y conduit.
Vous remarquerez que c’est exactement ce que l’Eglise a retenu du baptême de Jean le Baptiste. On peut même célébrer le baptême chrétien en étant baptisé par un incroyant, la seule condition étant de ne pas s’administrer soi-même le baptême. On ne peut pas s’auto-baptiser. C’est l’une des règles les plus essentielles de la liturgie du baptême. C’est presque la question que suggère Jean-Baptiste en s’adressant à Jésus : « Vu ce que je pressens en Toi de capacité à rassembler le peuple, Tu pourrais Te baptiser Toi-même ou même me baptiser, moi ». Mais Jésus lui répond : « Laisse accomplir toute justice ; ici devant toi, Je suis comme quelqu’un qui a besoin d’être accompagné dans la mission que J’ai à accomplir ». Par le simple fait de demander le baptême à Jean, Jésus signifie qu’Il est dans une humanité comme la nôtre, une humanité qui ne peut pas se sauver elle-même. Il veut que son humanité, qui est pourtant le moyen de nous sauver, reçoive de Jean-Baptiste le geste du baptême. Pas de baptême solitaire, auto-administré dans lequel on s’en sortirait tout seul pour arriver à la rencontre de Dieu.
« Alors paraît Jésus » : l’autre aspect moins souvent remarqué est que Jésus a voulu recevoir le baptême au milieu de son peuple. Dans d’autres passages (de saint Matthieu ou d’autres évangélistes), on insiste sur le fait que Jean-Baptiste voulait que le baptême soit une démarche publique : on recevait le baptême de lui, Jean-Baptiste, au milieu du peuple, et tout le monde venait de Jérusalem, de Judée, de Galilée pour se faire baptiser par Jean. Jésus a voulu recevoir le baptême au milieu de son peuple.
Avez-vous déjà été étonnés par l’expression « bain de foule » ? Elle signifie se rassembler autour de quelqu’un, qu’il s’agisse d’un président, d’un ministre ou du pape lui-même qui s’est plié à cette coutume. La personne qui est là au milieu de la foule est littéralement perdue, noyée dans la foule, ou plutôt portée par la foule. C’est un bain. Quand on se baigne, on est porté par l’eau ; quand on prend un bain de foule, la personne autour de laquelle s’agglutine la foule, est comme portée par elle. Celui qui prend un bain de foule est porté par la foule et la foule se porte vers lui, comme pour dire « je suis comme vous, avec vous, au milieu de vous ». En réalité, le bain de foule a pris une signification tout à fait remarquable dans nos démocraties modernes, avec tous les risques que cela comporte. La foule est comme un milieu aquatique, un courant qui porte celui ou celle à qui elle veut rendre hommage ou qu’elle veut rencontrer.
On imagine souvent le baptême de Jésus comme une sorte de brève rencontre personnelle de Jésus et Jean, et c’est tout. Mais non, c’est le dialogue de Jésus et de Jean au milieu de la foule rassemblée pour recevoir le baptême. A ce moment-là, Jésus montre, par le seul geste de se fondre dans la foule, qu’Il est là à la fois pour être porté par elle mais aussi pour la porter. Porté par elle parce que cette foule se rassemble de fait autour de Lui, manifestant ainsi son désir de la nécessité d’un geste pour entrer dans le Royaume de Dieu. Et la foule portée par Lui, profitant de cette convergence de la foule, nouant le lien avec elle.
En général, on occulte cet aspect. Et si Jésus ne se montre pas comme lié personnellement, profondément, à toute cette humanité qui Le côtoie, cela risque de compromettre l’universalité de sa mission et ce qu’Il cherche à apporter. C’est pourquoi lorsque Jean baptise, il le fait sur les bords du Jourdain, qui est l’endroit le plus sauvage de toute la Terre Sainte. Et pourtant les gens y vont. Non seulement Jésus va changer le processus dans le geste du baptême, Il le reçoit en communion avec tous ceux qui sont autour de Lui – seul Jean-Baptiste reçoit la révélation qu’Il est bien le Fils de Dieu –, mais encore en même temps, Il va changer la méthode. Puisqu’Il est venu au milieu des gens, au milieu de l’humanité, qu’Il participe à cette humanité, qu’Il est porté par elle et qu’Il la porte, c’est Lui qui va aller au milieu de l’humanité. C’est le début de l’Eglise : c’est d’abord le Christ au milieu d’un peuple laissant le peuple venir à Lui. C’est la tonalité de tout le reste de l’évangile : ce n’est pas le Christ qui nous cherche, ce sont les foules qui se rassemblent autour de Lui.
Frères et sœurs, cela se réalise encore aujourd’hui. Le baptême n’est pas un événement privé car on ne se baptise pas soi-même. Le baptême est un geste public destiné à toute l’assemblée à tous les chrétiens, même si on n’est pas là. C’est la prière, le geste sacramentel qui introduit la personne baptisée dans toute l’assemblée de l’Eglise sur terre, et même dans l’assemblée de l’Eglise qui est au ciel. C’est pour cela que l’on chante la litanie des saints. Par le Christ, avec Lui, on est introduit et porté dans ce bain de foule qui est l’Eglise, ce peuple rassemblé pour accueillir, pour porter et être porté vers le Royaume de Dieu. C’est cela le sens du baptême du Christ, ce qui a peu à voir avec uniquement un rituel : être baptisé pour aller au ciel.
Ce qui compte, c’est l’initiative du Christ qui profite du rassemblement des hommes et des femmes autour de Jean pour attendre le Royaume : le Royaume de Dieu est au milieu de vous : c’est cela que nous fêtons aujourd’hui. A chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, c’est comme baptiser, se rassembler autour du Christ, portés par Lui.
C’est comme cela que nous accueillons le Royaume de Dieu et que nous partageons ensemble la joie d’y être invités et d’être portés les uns et les autres vers le mystère de sa présence.