LA BATAILLE DES MEDIA
Is 55, 1-11 ; 1 Jn 5, 1-9 ; Mc 1, 7-11
Dimanche du baptême du Christ – année B (10 Janvier 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, quelques mots sur la situation étrange de cet évangile. Il est difficile pour nous d’essayer de comprendre ce qu’il s’est passé ce jour-là. En fait, c’est un peu une bataille médiatique. Vous savez comment fonctionnent les média aujourd’hui. C’est devenu un champ de bataille. Ce n’est plus le problème de l’information au sens de diffuser ce qui est vrai, c’est devenu une bataille d’opinions, au sens d’imposer une opinion. Et même s’il y a des batailles plus terribles en Syrie ou ailleurs, il y a tout de même une bataille des média : on se bat pour imposer son opinion. Cela peut paraître un peu bizarre mais c’est comme cela. Aujourd’hui, on appelle cela pudiquement des média pour ne pas désigner les gens qui se battent derrière. On ne désigne que les armes : l’internet, la communication immédiate etc. Mais en fait, c’est bel et bien une bataille. La plupart du temps, si on se fait journaliste, c’est pour convaincre et ce par tous les moyens.
Imaginez-vous qu’il y avait déjà des batailles de média à l’époque de Jésus. A l’époque, celui qui avait le plus de succès au début du ministère de Jésus, c’est évidemment Jean-Baptiste. C’était un succès encombrant, et pas uniquement pendant les quelques mois où Jean et Jésus se sont rencontrés, mais aussi plus tard, Jean-Baptiste a eu plus de succès que Jésus. D’abord, il avait cette espèce de figure médiatique par excellence : il avait un côté batailleur, bagarreur. Il mettait de son côté toutes les valeurs traditionnelles d’Israël. Il était la voix dont parle Isaïe. Il était celui qui criait dans le désert, c’est-à-dire qu’il n’avait peur de rien. Il convainquait et déplaçait les foules. Il osait s’attaquer directement au roi Hérode. C’était impressionnant à cette époque-là.
D’une certaine manière, il n’est pas étonnant qu’une vingtaine d’années plus tard, quand saint Paul arrive à Ephèse, la première communauté qu’il rencontre est celle des disciples de Jean-Baptiste. Ils lui disent même qu’ils n’ont pas entendu parler du baptême dans l’Esprit Saint. Ils ont le baptême de Jean et cela leur suffit.
Par conséquent, la bagarre n’était pas éteinte et le succès de Jean-Baptiste était finalement assez fort, parce qu’il avait affirmé avec une force incroyable qu’il était une voix. Il n’avait pas peur de dire la vérité en face – Jésus non plus certes. Il avait du culot et osait affirmer que tout allait mal (ça plaît toujours dans les média, vous aurez remarqué), que tout était fichu, qu’il fallait se convertir, transformer nos vies. Oui, pourquoi pas ? Tout Jérusalem courrait près de lui. Il n’avait même pas besoin d’aller là-bas. Il avait tellement bien cultivé le style médiatique de l’époque que c’étaient les gens qui courraient vers lui.
Jésus n’aura pas un tel succès. Il sera obligé d’aller de village en village. Et Jésus avait pourtant des choses à dire. Comment allait-Il les dire ? Allait-Il copier Jean puisqu’il avait du succès ? Encore aujourd’hui, il y a des gens qui font une théorie de l’évangélisation, disant « plus on fera de bruit, mieux ce sera », cela existe encore, notamment dans les milieux religieux.
Jésus ne va pas faire cela. Il va aller voir Jean et les rapports ne seront pas toujours très bons. Il voulait entendre ce qu’il disait pour mesurer l’impact qu’il pouvait avoir et quand Il va se faire baptiser, ça sera au milieu de la foule. Il verra que son prédécesseur de six mois ou un an avait beaucoup plus de succès que Lui. Au départ, Il est perdant, mais va-t-Il ensuite baser toute sa mission, qui ne va pas être la même, sur le dénigrement et l’aspect bagarreur de la bataille des média ? Pas du tout.
C’est ce qui est incroyable : Jésus et les premiers chrétiens ont compris que lorsqu’il s’agissait de proclamer la vérité, le problème n’était pas de dire que les autres avaient tort. Cela paraît curieux car il y a toute une partie de l’opinion catholique aujourd’hui qui pense la plupart du temps que les autres ne comprennent rien, qu’eux sont les purs, les durs et qu’ils sont les seuls à avoir le véritable évangile. Je le crois aussi mais il y a manière et manière de le dire.
Au début de l’évangile de Jésus-Christ, il y a un petit résumé de la vie de Jean. Étrange… On ne commence pas une biographie de Joe Biden en racontant la vie de Trump. Ce n’est pas le meilleur moyen publicitaire. Là, les évangélistes ont dit ce qu’était la vie de Jean-Baptiste. Nous n’avons de détails sur la vie de Jean-Baptiste que parce que les évangélistes et Jésus Lui-même en ont beaucoup parlé. Quand il s’agit de proclamer la vérité, le problème n’est pas de démolir ce que disent les autres, mais d’amener les personnes qui vous écoutent à une vérité encore plus profonde que celle que notre éventuel adversaire pourrait dire. Il ne s’agit pas de critiquer au sens de détruire, il s’agit de dire « allez écouter d’abord ce qu’il dit, lui, là-bas, moi je vous dirai comment on peut réinterpréter cela ».
Il est extraordinaire que le christianisme soit né ainsi et cela mérite que l’on y réfléchisse. Si effectivement pour nous le baptême de Jean, inventé par Jean, est très important, c’est bien parce que Jésus ne l’a pas dénigré. Le chemin de la vérité est extrêmement difficile à gérer. Il ne consiste pas à dire que l’on détient la vérité et que les autres ne l’ont pas. Jésus Lui-même n’a pas fait cela alors qu’Il aurait pu.
La vérité de la foi, de l’évangile n’est pas une vérité qui détruit la vérité humaine. C’est une vérité dans laquelle on s’approche de la réalité de tout ce qui peut être dit et sur la base de cela, petit à petit, on essaie de comprendre ce qui se passe. Or, Jean disait : « Attention, ça va mal finir, ça va mal se passer ». Et Jésus savait que ça allait mal finir, et Il n’a pas voulu détruire cette mise en garde de Jean-Baptiste. Se faire baptiser par Jean, au début, c’était laisser retentir en soi ce climat d’alerte et de peur.
Comment Jésus a-t-Il fait après cela ? Il a transformé ce climat d’alerte et de peur en un climat de confiance, d’attente et d’espérance. Frères et sœurs, vous voyez, c’est particulièrement intéressant. Pour nous, la première fois que Jean-Baptiste se manifeste dans l’évangile, c’est pour alerter. Non pas pour avoir peur, pour fuir, mais pour faire attention. Jésus est allé voir comment Jean avait tiré la sonnette d’alarme et au lieu de la tirer avec lui, Il a préféré dire qu’au creux même de cette alerte, de cette tension, Il était là pour apporter une espérance nouvelle : l’espérance du Royaume.
Frères et sœurs, à travers ces quelques mots du Seigneur, de l’évangile, nous découvrons tout un programme. Notre manière d’être chrétiens aujourd’hui, surtout dans une période où tout le monde veut tirer la sonnette d’alarme, consiste à dire que là où il y a alarme, il y a quelque chose à comprendre. Et que Dieu peut-Il nous apporter au milieu de tout cela ? Le salut. C’est cela, la fête du baptême du Christ. En présence même de celui qui annonce une sorte de catastrophe imminente (je pense que Jean-Baptiste croyait que la fin du monde était pour le quart d’heure suivant), le Christ vient et se fait baptiser : Il veut entendre ce que dit Jean-Baptiste sur la nécessité d’une alerte pour réveiller le cœur des hommes. Mais loin de détruire les propos de Jean-Baptiste, Il veut au contraire donner aux paroles de Jean-Baptiste une véritable dimension qu’elles ne possédaient pas. Et à partir de ce moment-là, Jésus va prêcher. Et le maître mot est : Le Royaume de Dieu est au milieu de nous car le Royaume de Dieu, c’est Lui.