THÉOPHANIE

Lc 3, 21-38

Vigiles de l'Epiphanie – A

(7 janvier 1996)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

n la Parole qui est son Fils, Dieu a tout établi, en Lui Il a tout dit, tout révélé.

Frères et sœurs, il semble bien qu'il n'y ait eu à l'origine qu'une seule fête de la Naissance de Jésus : fête de l'Epiphanie en Orient et fête de Noël en Occi­dent. Les deux parties de la chrétienté ont ensuite échangé leurs fêtes respectives afin que les uns et les autres célèbrent à la fois Noël et l'Epiphanie. C'est ce que nous faisons aujourd'hui. Cela veut dire que ce que nous célébrons aujourd'hui est ce que nous célé­brions déjà à Noël : la venue de Jésus, du Fils de Dieu sur la terre. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que chaque moitié de la chrétienté a célébré cette venue de Jésus selon son génie propre. Les occiden­taux dans leur célébration de Noël se sont attachés à l'historicité de l'événement, à son côté anecdotique avec la crèche, avec l'âne et le bœuf, avec Marie, Jo­seph et les bergers, avec les moutons. Quand nous célébrons à notre tour l'Epiphanie, ce qui nous pas­sionne d'ailleurs particulièrement, ce sont les mages avec les chameaux, l'or, l'encens, la myrrhe. Les Orientaux ont une manière de s'approcher de la venue de Jésus sur la terre assez différente. Pour eux la fête de l'Epiphanie n'est pas plus particulièrement la fête de l'adoration des mages que celle du baptême du Christ au Jourdain ou que celle du miracle de Cana. Ces différents événements se trouvent rassemblés car l'intérêt principal de cette fête est précisément dans l'Epiphanie ou Théophanie de Dieu.

Théophanie cela veut dire manifestation de Dieu. Épiphanie cela veut dire manifestation sur nous ou sur le monde. Dieu s'est manifesté c'est-à-dire qu'Il s'est rendu manifeste. Il s'est rendu visible, accessible, tangible. Il est apparu à notre regard. Dieu s'est laissé saisir par nous ainsi que l'écrit saint Jean : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché de nos mains, ce que nos yeux ont contemplé, ce que nos oreilles ont entendu..." Nous avons vu Dieu, nous avons entendu Dieu, nous l'avons contemplé et tou­ché. C'est cela la manifestation. Là se trouve le cœur spirituel de cet événement inouï : Jésus, cet Enfant, cet Enfant d'homme, c'est Dieu. Dieu s'est fait homme. Pour résumer ce mystère de la manifestation ou Épiphanie, il y a dans l'évangile de Jean une parole qui se trouve à la fin du Prologue : "Dieu, personne ne L'a jamais vu, mais le Fils, Lui qui a reposé dans le sein du Père, sur la poitrine du Père, le Fils nous l'a manifesté, nous l'a fait connaître, nous l'a révélé". Le Fils a été l'Epiphanie de Dieu, la Théophanie de Dieu.

Toutes les données de l'Histoire et de la vie humaine sont bouleversées par cela. On cherchait Dieu à tâtons, on le supposait quelque part au-delà des limites du monde, on le pressentait et l'on tendait les mains vers Lui sans jamais pouvoir le saisir. Personne n'a jamais vu Dieu, ce Dieu inaccessible dans son essence. Rien pourtant n'est plus important pour nous que de voir Dieu puisqu'Il est le centre de tout. Il est le centre de notre propre vie, de notre existence, de notre désir. Il est notre raison d'être. Nous ne sommes qu'à cause de Lui et pour Lui. Or voilà que ce Dieu qui nous échappe se livre entre nos mains. Lui que personne n'a jamais vu, Il se fait connaître et se fait connaître dans cette chair d'homme, cette chair de petit enfant. La chair de ce petit Enfant, la chair hu­maine de Jésus, l'humanité de Jésus, le visage de Jé­sus, les gestes de Jésus, les paroles de Jésus, les actes de Jésus, la vie de Jésus ne sont pas un écran nous cachant une Divinité qui se dissimulerait quelque part derrière, continuant à nous échapper. Cette chair ser­virait plus alors à masquer qu'à manifester. Non !

La chair du Christ est révélation de Dieu. Dieu nous est donné en vérité. C'est vraiment Dieu et non pas une image plus ou moins lointaine, une évo­cation qui nous dirait quelque chose tout en nous ca­chant l'essentiel. Non ! Cet enfant, cette chair d'en­fant, cette chair d'homme que nous retrouverons sur la croix, c'est Dieu. Dieu qui nous révèle le plus intime de lui-même, le plus secret de lui-même. C'est bien plus important que toutes les idées que nous nous étions faites de Lui. Bien plus important que tout ce que les philosophes ou même les prophètes avaient pu dire de Dieu. Ce Dieu que nous pensions transcen­dant, inaccessible, loin de nous, Le voilà en train de mourir pour nous, en train de partager toute notre vie. Et ce qu'Il nous révèle en la partageant est infiniment plus important que tout ce que nous avions cru, pensé, imaginé de Lui avec notre pauvre petite intelligence.

Révélation de Dieu, manifestation de Dieu. L'eau de la cuve baptismale, eau qui donne la vie, qui donne l'Esprit, cette eau n'est pas non plus un obstacle qui nous empêcherait de percevoir la vie divine. Elle n'est pas un masque derrière lequel se cacherait le saint Esprit. Elle est Révélation de ce qui nous est donné. Le pain et le vin que nous tiendrons dans nos mains, que nous mangerons et boirons demain, ne sont pas un simple miroir ni une sorte de paravent qui manifesterait tout en nous la cachant la présence de Dieu.

Le pain et le vin sont la manifestation la meil­leure que Dieu ait trouvée pour nous dire sa Présence, son intimité avec nous, pour nous dire qu'Il serait la nourriture la plus profonde de notre être, que sa chair deviendrait notre chair. Lui qui est en Dieu éternelle­ment, Il s'est fait chair. Il veut se faire notre chair, Il veut se faire nous-mêmes. Il veut venir à l'intérieur de nous, établir sa demeure au cœur de nous-mêmes. Voilà la révélation que Dieu nous fait en ce jour. Épi­phanie, manifestation, apparition, vérité de Dieu, ré­vélation de Dieu. Dieu a voulu se faire connaître de nous. Il a voulu nous dire son secret et Il nous l'a dit de cette manière-là. Nous n'avons pas d'autre mot, d'autre image, d'autre événement pour aller plus loin que ce que Dieu nous a dit ainsi en son Fils Jésus.

Frères et sœurs, rendons gloire à Dieu pour ce secret merveilleux qu'Il nous révèle en ce jour, ce secret qu'Il nous a révélé par sa naissance.

 

 

AMEN