JÉSUS … FILS D'ADAM … FILS DE DIEU …

Is 60, 1-2+11-22; Lc 3, 21-38

Vigiles de l'Épiphanie

(8 janvier 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

I

 

l peut vous apparaître étonnant qu'à quinze déjà de la nativité de Jésus nous lisions une généalogie c'est-à-dire une description de son ascendance. Cela m'a aussi étonné, mais je me suis dit qu'il n'y a pas de hasard dans les textes liturgiques et la généalogie de ce soir a peut-être un sens plus large que celui de la Nativité.

Au moment d'entrer dans la fête de Noël, nous avons ouvert la Messe de minuit par le chant de la généalogie de Jésus selon l'évangile de saint Matthieu. Cette généalogie, vous la connaissez bien, commence avec l'histoire du salut, avec Abraham. Puis de génération en génération avec des personnages que l'Ancien Testament nous apprend à connaître, nous en arrivons au roi David, ensuite à la fin de la royauté d'Israël et de Juda, à l'exil à Babylone, et après cet exil au temps des grands-prêtres, des administrateurs de Juda sous différentes dominations étrangères qu'elles soient égyptienne ou Perse ou grecque, nous en arrivons à "Joseph l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus que l'on appelle Christ."

Cette généalogie de Matthieu est très inscrite dans l'histoire du peuple juif en rappelant quelques-uns de ses évènements, mais aussi en rappelant les noms de tous ceux qui ont fait cette histoire, depuis Abraham jusqu'à Joseph. Nous allons de la Promesse d'un fils à Abraham, en passant par David, l'Oint du Seigneur, et nous arrivons au Christ le fils d'Abraham qui est l'Oint définitif et éternel que Dieu donne à son peuple. C'est Lui qui est le véritable fils d'Abraham et qui est le véritable roi d'Israël. Cette généalogie de Matthieu est placée en tête de son évangile, aux premiers versets du premier chapitre. Elle est essentiellement centrée sur le mystère du Christ qui naît dans la race d'Israël, à un moment donné de l'histoire et les textes qui la suivent nous racontent la naissance de Jésus à travers l'annonce à Joseph, la visite des mages, la fuite en Egypte et tous ces textes que nous avons lus ces derniers temps. Puis Matthieu commence la vie publique de Jésus par la prédication de Jean-Baptiste.

La généalogie de Luc se présente, pour elle-même et dans son contexte, de façon assez différente et c'est cette différence qui va nous faire comprendre quel est le sens propre de cette généalogie. Je pense qu'il ne s'agit pas d'abord d'une généalogie de l'Incarnation dans le peuple d'Israël, mais d'une généalogie de "l'homme véritable" se manifestant à tout le monde, au monde entier. Et c'est parce que cette manifestation au monde entier est plus propre à la généalogie de Luc que nous la lisons ce soir, en cette vigile de l'Epiphanie où nous allons célébrer la première manifestation du Christ aux nations par l'intermédiaire, en la personne des mages qui viennent d'Orient.

La première remarque c'est que cette généalogie n'est pas descendante. Nous n'avons pas commencé par le premier ancêtre, le premier aïeul de Jésus pour descendre, de génération en génération vers Jésus Lui-même. C'est le contraire qui s'est passé. Luc part de Jésus puis remonte au plus haut qu'il peut. Et nous allons de "fils de en fils, de filiation en filiation bien plus loin qu'Abraham, sans d'ailleurs nommer un certain nombre d'hommes que Matthieu cite, comme celui de Salomon, par exemple. Cela a probablement un sens tout particulier sur lequel nous reviendrons tout à l'heure. Cette généalogie de Luc part du Christ et va remonter au-delà des générations concernées par l'histoire du salut, au-delà d'Abraham. Après Abraham, il est question de Thara, de Nachor, puis de Noé, de Mathusalem et nous arrivons à Enoch, à Seth et enfin à Adam qui est fils de Dieu.

Dans la généalogie de Luc, le Sauveur est inscrit moins dans la race d'Israël que dans la race humaine en général. En effet, la plupart des noms cités sont très peu connus dans la Bible. Ce ne sont pas les noms des grands personnages, prophètes, rois, patriarches, prêtres qui ont fait l'histoire du peuple élu et qui ont été le réceptacle de la révélation de Dieu pendant ces deux mille ans d'histoire. Ce sont des noms un peu inconnus comme si l'anonymat cachait quelque chose de plus large et de plus profond que la race d'Israël elle-même, la race humaine en général. C'est pour cela que nous remontons jusqu'à l'origine de cette race, jusqu'à Adam qui est le père de tous les hommes, qui est cet homme en qui l'humanité a été entièrement contenue, cette humanité qui s'est déroulée dans l'histoire par la génération de ses fils, et Jésus est fils d'Adam parce qu'Il est homme.

Et au-delà d'Adam, on remonte encore au-delà de l'humanité, on remonte à Dieu Lui-même, source de l'humanité, image qui a servi pour créer l'homme. Or Jésus est Fils de Dieu. Il est Fils de Dieu, non pas exactement comme Adam est Fils de Dieu, comme nous-mêmes nous sommes fils de Dieu, c'est-à-dire par la ressemblance. Il est Fils de Dieu parce qu'Il est Lui-même l'Image, parce qu'Il est cette ressemblance à laquelle nous devons un jour être ressemblants, dans laquelle nous devons être entièrement renouvelés dans notre image d'homme aujourd'hui.

Donc cette généalogie de saint Luc encercle toute l'humanité dans sa réalité charnelle, dans sa réalité historique, mais aussi dans son origine. Et Jésus n'est pas simplement "fils d'Israël", mais il est fils de l'humanité. Et il est cet Adam Nouveau qui va nous restaurer dans l'image qu'Adam lui-même avait reçue en tant que fils de Dieu, en tant que créé à l'image de Dieu. C'est lui Jésus, le fils que saint Paul appellera l'Adam nouveau qui va revenir dans l'humanité pour lui redonner sa véritable image. C'est pour cela que, dans l'évangile de saint Luc, cette généalogie est placée, non pas au début de l'évangile de l'enfance, mais à la fin parce que le Christ n'est pas simplement le descendant d'Abraham mais Il est ce Nouvel Adam dont la manifestation va faire paraître à tous les hommes quel est le visage selon lequel ils ont été créés et quel est le visage vers lequel ils doivent marcher, vers lequel ils doivent se convertir, se retourner, pour retrouver cette beauté première qui avait été le sceau de la première création en Adam. La généalogie de saint Luc est à la fin de son évangile de l'enfance et même un peu au-delà puisqu'elle est située immédiatement après le baptême. C'est déjà la manifestation de Jésus à Israël en tant que Fils du Père, Oint de l'Esprit Saint, rempli de l'Esprit. Puis, par sa prédication et par son ministère ce sera sa manifestation à tous les hommes jusqu'à la Galilée et jusqu'aux extrémités de la terre.

Le texte qui, dans saint Luc, vient immédiatement après la généalogie, c'est la tentation au désert. C'est le rappel que le Christ vient pour être victorieux du mal, pour être victorieux de Satan qui, au jour d'Adam, a provoqué cette rupture, cette brisure de l'image de Dieu en Adam. Et le Christ vient pour restaurer ce qui, en Adam, avait été brisé. Et cela pour toute la race humaine, pour chacun des hommes dont Il est frère. Fils de cette race humaine, Il devient frère des hommes pour que, comme Adam, nous redevenions un jour fils de Dieu.

C'est dans ces sentiments qu'il nous faut aborder cette Épiphanie du Christ, cette manifestation. Pour saint Luc, le Christ n'est pas seulement Celui qui vient sauver Israël, Celui qui vient accomplir la Promesse faite à Israël. Il vient manifester l'universalité de ce salut, l'universalité de cette Promesse faite à la race d'Israël. Dans la généalogie de saint Luc, Jésus, c'est "l'éclatement" d'Israël qui n'est plus simplement le peuple du Christ, mais parce que le Christ vient s'inscrire en lui, il devient ce peuple de tous les hommes qui redeviendront, dans l'Adam nouveau, fils de Dieu.

 

AMEN