L’ÉLECTION, CHEMIN DE COMMUNION

Gn 39, 1-6

(12 janvier 2006)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Douceur …

P

ermettez-moi de laisser de côté l’évangile qui raconte le baptême de Jésus et de revenir à la première lecture et d’essayer de réfléchir avec vous de manière plus globale sur ce qu’on appelle le cycle de Joseph, le dernier fils de Jacob. Ce qui est assez intéressant dans l’histoire de Joseph, c’est que nous avons au premier abord, un régime de séparation. Séparation, parce que, d’une part, Joseph à travers ses rêves, vis-à-vis de ses frères, mais aussi vis-à-vis de ses parents, se pose véritablement comme un autre, et pour le dire clairement, comme l’élu, comme celui qui est différent, et devant qui ses frères doivent venir s’incliner, c’est le sens du premier rêve dans lequel les gerbes des frères viennent s’incliner devant la gerbe de Joseph. Et le deuxième rêve, c’est comment la lune et le soleil, c’est-à-dire, son père et sa mère, doivent aussi s’incliner devant lui.

L’élu qui serait donc séparé de facto des autres, parce qu’il est plus fort, il est plus puissant et que l’élection correspondrait à un statut qui est un statut de grandeur, de force, de puissance, etc … Très rapidement, bien sûr, face à cette idée de régime de séparation, les frères se lèvent contre Joseph, c’est la jalousie et la violence. De quel droit, lui qui est le petit dernier, nous dit-il que c’est lui qui est le chef de notre famille ? A ce moment-là, les frères vont séparer : ah ! tu veux être séparé de nous parce que tu es le plus fort, effectivement, on va te séparer, on va te jeter dehors. On va te jeter dehors quitte à te tuer, et au dernier moment, les frères ne tuent pas Joseph, mais ils le jettent hors de la terre promise que Dieu a donnée à Abraham, ils le jettent dans un pays étranger, dans ce qui est l’horreur totale pour Israël, c’est-à-dire l’Égypte. En fait, l’Égypte, c’est la mort.

A ce moment-là, Joseph pourrait dire, pourrait crier, pourrait pleurer après Dieu disant : vraiment, je suis l’élu, et regarde comment tu me traites ? Joseph en fait, renouvelle l’expérience de son père Jacob. Jacob est expulsé d’une certaine manière d’Israël, de la terre promise, par son frère Esaü, parce qu’il y a aussi confrontation entre les deux frères, et que Jacob pour ne pas être tué par Esaü, s’enfuit. Il prend les devants, il fait sa valise et il s’en va. Ce qui est intéressant, c’est que Jacob va vivre la séparation dans une autre partie de sa famille. Il vit à l’étranger, mais dans sa famille. La grande nouveauté de Joseph, c’est qu’il va aussi vivre à l’étranger, comme esclave, mais en-dehors de toute référence sociale avec sa famille. Il est au milieu des étrangers, il est esclave et il est au service d’un notable du palais de pharaon.

Alors, l’élection, qu’est-ce que c’est ? Si l’élection ce n’est pas de vivre avec Dieu dans le régime de la séparation, si l’élection ne me permet pas justement d’être séparé du mal, de la souffrance, à quoi cela sert-il ? Comme le dit Timothy Racliffe au début de son dernier livre, quelqu’un lui demande : à quoi cela te sert d’être chrétien ? Effectivement, on est chrétien, et on a autant mal à la tête, on souffre autant, on a tous nos angoisses et pour certains de nos contemporains, on pourrait effectivement dire : à quoi cela sert ? Et Joseph se trouve confronté à cette réalité, à cette question. En fait, le régime que Dieu me proposait, c’était un régime absolument extraordinaire, un régime princier, un régime divin, et je me retrouve avec une vie qui ne correspond pas à ce que Dieu m’avait promis. Et soit dit en passant, ce genre de phrase, on se le dit très souvent. Notre vie ne correspond pas à ce que nous pensons que Dieu aurait dû nous donner. Si véritablement nous sommes fils et filles de Dieu, si véritablement nous sommes choisis par Dieu, si véritablement nous sommes aimés de Dieu, etc … pourquoi vivons-nous dans cette situation d’exil. Et la réponse de Joseph est remarquable, il réagit non pas en pleurant sur son sort, ou en se plaignant à Dieu, il aurait été en droit de la faire, mais Joseph va montrer le véritable visage de l’élection.

L’élection, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas passer à travers les mailles du filet de la vie, de la souffrance, de la mort, c’est être au cœur du monde, de la vie, au cœur de l’autre, au cœur de l’autre nation, l’Égypte, pour faire découvrir à cet autre, au cœur même de l’épreuve le visage de Dieu. Qu’est-ce que c’est que d’être élu ? c’est faire preuve de communion et c'est être capable de faire découvrir le visage de Dieu à ceux qui ne le connaissent pas. C’est exactement ce que fait Joseph vis-à-vis de Putiphar. Cet homme ne connaît rien du Seigneur, et Joseph va lui révéler le visage de ce Dieu qu’il ne connaît pas. Pour continuer, si vous me permettez le parallèle entre le père et le fils, entre Jacob et Joseph, vous vous souvenez que juste avant de franchir la frontière, il rêve d’une échelle. Qu’est-ce que c’est que l’élu ? L’élu, c’est l’échelle, ce n’est pas celui qui se promène sur l’échelle sans être dans l’adversité, l’élu, c’est l’échelle. C’est-à-dire comme le disaient certains Pères de l’Église, c’est celui qui permet la communion entre deux monde, entre deux réalités, entre deux cultures différentes pour Joseph. C’est celui qui permet à un autre d’entrer en communion avec Dieu. Et Joseph est l’échelle. Il représente déjà quelque part l’échelle de Jacob, c’est-à-dire la manière dont Israël vient comme un ferment au cœur même des nations. Et l’échelle dans sa plénitude étant bien sûr, par la suite, Jésus. Je trouve très intéressant justement de pouvoir lire ces textes de Joseph justement après Noël et après l’Épiphanie. Parce que qu’est-ce que la Nativité, qu’est-ce que l’Épiphanie ? C’est le Fils de Dieu lui-même qui vient parmi nous, non pas pour nous montrer toutes ses prérogatives, mais pour faire exactement comme Joseph, esclave dans son humanité, et nous faire découvrir et nous faire entrer en communion avec Dieu.

Frères et sœurs, que ce cycle de lectures sur Joseph, que son personnage nous incitent à méditer pour être nous-mêmes à notre tour, une échelle de Jacob, faire découvrir dans le cœur des frères qui nous entourent, la présence de Dieu et toute sa grâce.

 

AMEN