TOUT DONNER ET TOUT RECEVOIR

1 Jn 4,18-21 ; Jn 3,22-30 + 4, 1-3

Samedi de la première semaine de l'Épiphanie – B

(8 janvier 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, nous avons entendu tout de suite une phrase de l'évangile qui est dans la bouche de Jean-Baptiste : "Nul ne peut rien s'attribuer qui ne lui et donné d'en haut," ou on peut traduire également : " Un homme ne peut rien rece­voir si cela ne lui a été donné du ciel".

Dans le contexte de l'évangile, cette phrase est simple, on discute avec Jean qui peut baptiser, est-ce que c'est Jean, est-ce que c'est Jésus ? Est-ce que Jésus a le droit de baptiser, etc … un peu ces questions d'autorité et de détails et Jean tranche en disant : "Quand on a une mission on l'a reçue du ciel et l'on ne peut pas se l'attribuer soi-même". Autrement dit, quand on demande quelque chose c'est Dieu qui le demande, et si quelqu'un le fait, c'est que c'est Dieu qui le lui a demandé. Jean explique aux pharisiens, à ses disciples et aux foules qui sont autour de lui que si Jésus se met, lui aussi à baptiser, c'est parce que lui, Jean n'a pas l'exclusivité et que Jésus agit ainsi sur un appel venant de Dieu.

Puisque aujourd'hui nous sommes rassemblés avec les familles qui ont perdu un être cher durant ces derniers mois, je voudrais pour ma part transposer cette petite phrase de l'évangile, en dehors de son contexte immédiat, la discussion au sujet du baptême de Jean et du baptême de Jésus, à propos de la mort. Parce qu'en réalité, la mort chrétienne c'est précisé­ment ce que dit Jean-Baptiste : un homme ne peut rien recevoir qui ne lui soit donner d'en haut.

Quand on perd quelqu'un, quand on perd un être cher, on a l'impression vu de notre côté que tout lui est retiré, tous ses liens d'affection, tout ce qu'on a construit avec lui, toute la vie et tout le destin qu'il a tissé avec nous, tout cela semble disparaître. Et c'est cette raison, d'ailleurs que chaque fois que nous som­mes en face de la mort de quelqu'un nous éprouvons à la fois la douleur de la séparation, de la disparition de celui ou de celle qu'on aime, mais aussi comme une sorte d'effondrement intérieur qui est comme si la personne qui part, partait avec un morceau de nous-mêmes, avec tout ce qu'on a partagé avec elle. C'est généralement cela qu'on appelle le deuil. C'est très mystérieux, on n'est pas seulement blessé par la mort de l'autre, mais plutôt par les conséquences de la mort de l'autre dans notre propre cœur et dans notre propre vie. Tout ce qui avait été bâti, tissé ensemble, tout ce qu'on avait partagé, et c'est évident pour les relations familiales, époux-épouse, mère et enfants, père et enfants, parents, c'est toujours le même problème : on perd quelque chose aussi de soi-même dans la mort de la personne. C'est le visage de la mort vu d'ici.

Mais c'est là où nous sommes mis devant la réalité de notre foi : que reçoit-on dans la mort ? Deux choses : ou bien on ne reçoit rien, et dans ce cas-là la question est réglée ou bien on reçoit quelque chose... mais si on reçoit quelque chose ce ne peut être que donné d'en haut. C'est exactement ce que nous croyons.

Nous ne croyons pas que ceux qui nous ont quittés survivent par leurs propres forces, comme s'ils avaient gardé une sorte de quantité d'énergie qui leur ferait passer la barrière de la mort dans une économie de "survie". Nous croyons qu'au moment même où l'on perd tout, tout nous est redonné. Dans le mystère de la mort, c'est le moment où chacun d'entre nous, ceux qui nous sont chers, et un jour aussi nous-mê­mes, nous serons là en pure attitude de réception de ce qui nous sera donné d'en haut, c'est-à-dire, la résur­rection du Christ.

C'est bien à cause de cela que nous avons peine à imaginer la mort, c'est très difficile, car ce qui est donné dans la mort est complètement de l'autre côté, vient d'en haut. Ce n'est pas nous qui pouvons nous maintenir en vie, en réalité, même avec les pro­grès de la science, de la médecine et de tout ce qu'on voudra, on n'y arrivera jamais, il n'y a pas moyen de se faire fabriquer des moyens de survivre, il y a un moment où l'on arrive à la fin de sa vie et où l'on ac­cepte de tout recevoir. C'est cela la mort, c'est d'ac­cepter qu'un jour, l'autre ne soit plus simplement comblé par nous, par ce qu'on a pu faire ensemble, par ce qu'on a pu partager ensemble, et qui est grand et infiniment beau et dont on peut garder un souvenir émerveillé et sublime, mais il y a un moment où cha­cun d'entre nous est comme mis en face de Dieu, c'est comme si celui ou celle qui s'en va disait : mainte­nant, je vais tout recevoir d'en haut.

C'est pour cette raison que la mort est si liée à la foi, car tout recevoir d'en haut, ça suppose fonda­mentalement une attitude de confiance, une attitude de foi, qui consiste précisément à se dire : je ne peux plus rien garder, je ne peux plus rien emporter, je n'ai plus aucune assise ni aucune sécurité, je pars les mains vides et je vais tout recevoir d'en haut.

Frères et sœurs vous comprenez que cela ne nous console pas de ce qu'on a perdu avec les êtres chers, mais c'est la Parole d'espérance que le Christ nous a apporté : un homme ne peut rien recevoir fi­nalement qui ne lui soit donné d'en haut. C'est le sens profond de notre destinée, c'est le sens profond de tous les êtres chers qui nous ont précédés dans ce mystère de la mort, c'est le sens même de l'amour de Dieu, car ce qu'on reçoit d'en haut dans la mort, ce n'est finalement rien d'autre que Dieu lui-même.

 

 

AMEN