AIMER POUR CONNAÎTRE

1 Jn 4,7-14 ; Jn 3, 13-21

Jeudi de la première semaine de l'Épiphanie – B

(7 janvier 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous venons d'entendre deux très beaux textes de saint Jean qui ont le privilège de nous plonger au cœur même de la Révélation. C'est la plus grande énigme qui soit posée à notre cœur de croyants, parce que nous disons que Dieu s'est révélé, nous disons que nous le verrons. Tout ceci est du vocabulaire de la connaissance, de la vi­sion. S'il y a une conviction centrale chez saint Jean, s'il y a une conviction centrale dans toutes ses œuvres, c'est que nous sommes faits pour ce rapport de connaissance avec Dieu. Nous ne sommes pas des croyants aveugles. Nous ne croyons pas n'importe quoi. Notre intelligence, notre jugement sont impli­qués entièrement dans ce qui constitue l'essence de notre foi. Faire du christianisme une religion qui ne connaîtrait pas Dieu c'est la dissoudre immédiate­ment. Et quand on lit toute la tradition chrétienne on s'aperçoit que l'effort des théologiens l'effort des croyants et l'effort des disciples, c'est toujours de dis­cerner son visage. Donc ce n'est pas une foi à l'aveu­glette, et n'est pas une foi qui ne comprend rien, ce n'est pas une foi bête, ce n'est pas comme on le dit parfois, "une foi de charbonnier" : Moins j'y com­prends, plus j'y crois !" Ce n'est pas vrai.

C'est là le paradoxe, si Dieu veut être connu, si Dieu s'est fait connaître, il n'empêche que tout cela est porté, cela est fondé par une relation qu'il faut bien appeler "affective" au sens où c'est porté, fondé dans un réel amour. Chez saint Jean c'est toujours la même chose : "Dieu est amour". Et dans les textes que nous avons entendus tout à l'heure il s'agit de "haïr la lu­mière" pour ceux qui ne la reçoivent pas, ou au contraire d'aimer la lumière, pour ceux qui aiment Dieu. Donc aimer la lumière, ténèbres, sont le voca­bulaire de la vision et pourtant les verbes que Jean utilise c'est le vocabulaire de 1'amour. "Aimer ou haïr".

C'est cela le cœur de la Révélation. Pourquoi l'amour, la volonté là où normalement il s'agit de connaissance ? Que Dieu commence par se faire connaître et nous ensuite on l'aimera, serait beaucoup plus simple. Je crois que c'est là un fil conducteur de tout l'évangile de saint Jean qui est une des racines profondes de notre recherche spirituelle de notre vie avec Dieu. C'est de dire : nous sommes faits pour le connaître, mais nous n'y parvenons que par l'amour. Nous sommes faits pour voir, mais nous n'y parvenons que parce que notre cœur et nos mains et nos vies, au plus intime de la volonté, de l'élan de notre liberté, sont comme portés vers Lui. Et c'est cela le plus surprenant.

Au fond, nous aimons connaître, mais nous ne sommes pas capables de vivre à l'intérieur. Cela ex­plique l'obscurité de la foi. L'obscurité de la foi ce n'est pas seulement de dire que notre intelligence est limitée, certes elle est limitée et même pour des cho­ses d'ici-bas, mais notre intelligence est comme portée aux deux carrés. Car là où nous sommes invités à aller, dans ce foyer brûlant qui est la lumière de Dieu, là nous n'y accédons pas par l'intelligence seule L'amour en nous dépasse la faculté même de l'intelli­gence, non que celle-ci est déconsidérée, mais l'élan propre de notre amour et de notre liberté nous conduit au-delà de ce que nous sommes, corps et âme spiri­tuelle pour lui être unis. Autrement dit, la connais­sance nous rend unis, la connaissance n'est que dans la présence-amour de Lui. Et cela c'est le cœur même de la Révélation.

Quand Dieu se révèle à sa créature, ce n'est pas une connaissance ordinaire. Dieu nous connaissait de toute éternité, mais le jour où Il nous a voulus, c'est par tendresse. Du côté de Dieu même, le fait que nous soyons ses amis, c'est parce qu'Il nous aime. Dieu nous a aimés le premier. Cela ne veut pas dire qu'il a eu des épanchements amoureux-et qu'à-ce moment-là Il a pensé à créer l'homme, c'est que le mouvement unique, premier par lequel Dieu finalement a voulu que nous soyons vis-à-vis de Lui ses partenaires, c'est son amour. Et par conséquent, Il veut se voir aimé. Donc le premier mouvement qui nous adapte, qui nous tourne vers Lui, qui nous co-naturalise avec Dieu, c'est précisément l'amour qu'Il a mis dans notre cœur.

Alors je le répète, cela ne veut pas dire qu'il faut tomber dans une sorte d'abîme de silence où l'on écraserait, où l'on diminuerait les lumières de l'intelli­gence comme pour la déprécier. Non, c'est précisé­ment la complémentarité de ces deux aspects, aimer et connaître, qui est tout le secret et de la création, et de la Révélation, et de notre existence et de notre recher­che de Dieu. C'est la raison pour laquelle il y a dans l'acte de foi, une sorte de docilité fondamentale. "Nul ne vient au Père, nul ne vient à Moi si le Père ne l'at­tire !" C'est de l'ordre d'une sorte de coup au cœur, d'un appel à mon cœur qui vise précisément la pleine connaissance du mystère.

Au cours de cette eucharistie où nous allons recevoir le signe de l'amour de Dieu et la richesse de sa connaissance, demandons au Seigneur de nous renouveler par la parole de saint Jean pour que nous soyons vraiment attirés au-delà de l'intelligence vers Celui que cherche notre cœur ainsi que notre intelli­gence.

 

 

AMEN