BIEN-AIMÉS 

1 Jn 4, 7-17 ; Jn 3, 1-12

(7 janvier 1993)

 

Jeudi de la première semaine de l'Épiphanie – A

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

B

ien-aimés !" c'est ainsi que nous sommes appelés, désignés. Notre signature, au regard de Dieu, c'est d'être ses bien-aimés, ses par­tenaires capables d'amour comme Lui-même va nous donner la preuve de son amour. Nous sommes ses bien-aimés, ses favoris. De même qu'un roi rassemble autour de lui ceux qu'il préfère, ceux qu'il aime, ses conseillers, nous sommes de cette cour céleste. Les hommes ont été choisis pour être à proximité de l'in­timité de Dieu, pour que, du bout de son cœur, Il puisse nous appeler et nous convoquer dans cette in­timité. Nous sommes appelés ainsi bien-aimés parce que nous sommes sommés de nous aimer.

Est-ce que, pour se rendre dignes d'une telle désignation, d'une telle appellation faut-il, au regard de Dieu, forcer notre cœur à s'ouvrir à l'amour qui n'est pas si naturel, afin que nous tentions, d'une façon assez humaine, de nous rendre dignes de cette voca­tion ? Non ! le premier mouvement qui donne nais­sance à l'amour n'est pas l'amour. Le premier mouve­ment qui donne naissance à l'amour est d'abord une naissance et une connaissance. Avant même de com­mencer à aimer, il faut commencer par naître. Aussi le texte de Nicodème nous le rappelle très justement. "Il faut naître d'en haut !" Et pour cela il faut que nous acceptions de connaître les choses du ciel. Non seu­lement les choses de la terre, mais que nous connais­sions les choses du ciel et que les connaissant nous puissions naître avec elles.

Ainsi en se donnant comme objectif dans no­tre vie humaine de susciter, de faire jaillir une nou­velle naissance de l'esprit, non pas simplement pour nous sortir de la chair qui serait mauvaise mais de la chair qui en serait comme le réceptacle, le lieu où peut prendre pied cette nouvelle naissance. Pour commencer cette naissance, il nous faut d'abord contempler. Avant même de nous aimer, et avant même de naître, il nous faut contempler un amour qui n'est pas encore le nôtre mais qui est celui de Dieu. Et nous le contemplons dans le fait que Dieu a envoyé son Fils et qu'Il envoie son Fils qui n'est pas simple­ment une sorte d'émissaire de Dieu, mais qu'Il envoie son Fils comme Il envoie de la vie, comme Il envoie de l'abondance, de la fécondité. Et que ce Fils est ce torrent fécond qui nous touche.

Avant donc même d'aimer, avant donc même de naître, avant donc même de contempler nous avons à recevoir Celui qui est envoyé. Alors, c'est ainsi qu'est construite l'épître de saint Jean, nous pouvons remonter les échelons, contemplant ainsi le Fils qui nous est envoyé, cette contemplation, cette adoration fondamentale fait naître en nous une capacité de rece­voir l'amour de Dieu. Et cet amour de Dieu prenant place en nous commence à nous faire naître, et en nous faisant naître, nous donne capacité d'aimer Dieu et donc de nous aimer les uns les autres. En quelque sorte, le fait de nous aimer les uns les autres est la conséquence, la dernière conséquence de tout un pro­cessus intérieur qui s'appelle d'ailleurs "la naissance en Dieu".

Donc l'évangile ne peut pas être fondamenta­lement résumé, ou du moins faut-il le faire avec une certaine attention, en disant : "Aimons-nous les uns les autres !" comme une sorte d'objectif horizontal qui consisterait à nous offrir les uns aux autres un amour plus ou moins régulier, plus ou moins ardent. C'est de l'homme intérieur, contemplant, que va naître ma capacité d'amour de Dieu et donc des autres.

Et l'Église qui est le rassemblement de ces hommes "contemplant et naissant" est donc le lieu où, à la fois se vivent ces relations intimes de proximité avec Dieu qui, comme par contagion, permettent à tous ces hommes et ces femmes de reconnaître en eux l'amour de Dieu vivant et aiment cet amour du Dieu vivant. Car pour s'aimer les uns les autres il ne faut pas seulement nous rendre aimables aux yeux des autres, ce qui est déjà une première étape, mais avant même de nous rendre aimables, c'est rendre visible l'amour de Dieu en nous, de rendre visible l'œuvre qui, jour après jour, nous transforme. Nous avons en quelque sorte une vocation publique à l'égard de nos frères qui est que mes frères peuvent lire en moi la façon dont l'amour de Dieu me transforme. Et loin d'être pudique ou cachottier quant à la façon dont j'ai quelque relation avec Dieu, je crois qu'il est de notre devoir de frères et de sœurs que je puisse reconnaître ainsi la façon dont les doigts de Dieu me modèlent, me transforment. D'ailleurs quelle espérance avons-nous lorsque rencontrant tel frère ou telle sœur en qui nous voyons cette naissance, en qui nous voyons cette transformation, en qui nous voyons cette visibilité de l'amour de Dieu ? C'est alors bien plus facile de l'aimer, de reconnaître en lui cet amour vivant qui le traverse et qui en même temps l'épanouit, que de l'ai­mer simplement parce qu'il est aussi une personne humaine.

Alors en ce temps où la haine, la haine féroce, la haine violente, la haine raciste aveugle des hommes qui auparavant semblaient vivre ensemble, musul­mans, chrétiens, catholiques et orthodoxes, ont pris comme le chemin inverse, le chemin du mal fonda­mental, se coupant ainsi de toute possibilité de s'ai­mer, nous avons, nous, à intensifier, à entendre cette sommation de l'épître de saint Jean et de l'évangile. Nous avons à nous enraciner davantage dans la contemplation de Dieu pour que cet amour de Dieu bafoué passe par nous encore une fois et continue, par nous, à transformer le monde dont nous avons la charge et que Dieu nous a confié en ces temps. De­mandons au Seigneur que soit visible en nous l'amour de Dieu pour que les frères et les sœurs que nous sommes les uns avec les autres puissent en vivre. Et ainsi on pourra dire de nous : "Regardez comme ils s'aiment !"

 

 

AMEN