LA LIBERTÉ DE L'ESPRIT

1 Jn 4, 15-17 ; Jn 3, 1-12

Jeudi de la première semaine de l'Épiphanie – C

(7 janvier 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Vendôme : Nicodème

 

L

e vent souffle où il veut, mais tu ne sais ni d'où il vient, ni où il va". On traduit tantôt le vent, tantôt l'Esprit, mais c'est la même chose puisque dans le langage biblique, c'est le même mot qui désigne ou bien le souffle du vent, ou bien l'Esprit de Dieu qui souffle sur son peuple ou au premier jour de la création. Ce qui est intéressant ici, c'est que Jésus insère un diction populaire : "Le vent souffle où il veut, tu entends sa voix mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va", c'est sans doute une sorte de vieux proverbe comme chez nous, nous avons aussi notre lot de proverbes, et qui étaient tirés immédiatement de l'expérience courante. Quand on entend le mistral souffler, effectivement, on l'entend. D'où il vient, où il va puisqu'on ne voit pas le souffle du vent, on ne peut pas le savoir.

Jésus reprend ce vieux proverbe sans doute pour l'appliquer à sa mission. Nicodème, c'est un homme de bonne volonté, c'est une autorité en Israël, c'est un rabbi, c'est quelqu'un qui est vénéré, respecté, et qui même est un sympathisant de Jésus, puisqu'il dit : "Nul ne peut faire les œuvres que tu fais si ce n'est dans la puissance de Dieu". Nicodème est plutôt favorable, et il s'attend à tout, sauf à cette répartie de Jésus lorsqu'il lui demande ce qu'il faut faire pour hériter du Royaume de Dieu, que Jésus lui réponde une histoire de naissance. Je ne crois pas que Nicodème ait pensé que Jésus se payait un peu sa tête, mais il a quand même dû se dire : pour un vieux comme moi, parler de naissance, cela n'a pratiquement aucune signification. En fait, ce que Nicodème comprend de la répartie de Jésus : "Nul ne peut voir le Royaume de Dieu s'il ne naît de l'eau et de l'Esprit", pour Nicodème, cela veut dire : on ne refait pas sa vie. Là aussi, Nicodème réagit avec la sagesse populaire. C'est à ce moment-là que Jésus lui répond : tu ne te rends pas compte, en réalité, en disant cela, c'est-à-dire en méconnaissant les possibilités qui sont en toi, tu méconnais la puissance de l'Esprit.

C'est pour cela que je trouve cette répartie de Jésus si profonde et si belle, que ce soit la sagesse humaine traditionnelle, que ce soit la manière dont on expérimente jour après jour le poids de la vie, et le poids de toutes les limites qui s'accumulent au fur et à mesure qu'on s'avance dans le nombre des années, c'est vrai que ce qui paraît évident c'est l'impossibilité d'une nouveauté radicale. Regardez votre propre vie, même si on est encore parfois très jeune, c'est vrai qu'on pourrait décrire, et les anciens ne s'en sont pas privés, on pourrait décrire la vie humaine comme le fait que petit à petit, toutes les issues se ferment, et finalement, il n'y en a plus qu'une qui reste à la fin, c'est de quitter ce monde.

Nicodème de ce point de vue-là, c'est la figure du bon sens devant Jésus. Il lui dit : tu vas à contre-courant de ce que tout le monde pense. A partir du moment où l'on est engagé dans cette vie, on voit les portes se fermer, on voit les issues de plus en plus restreintes et de plus en plus réduites, jusqu'à ce qu'il y ait l'issue finale. Et Jésus lui dit : non, la construction même de l'existence, ce n'est pas exactement cela. Ce n'est pas une fermeture jour après jour de tous les possibles. La véritable connaissance, la véritable existence du Royaume que tu viens me demander, c'est au contraire de croire que là, au cœur même des limites, il y a quelque chose qui s'ouvre. Un peu comme le vent qui passe partout, qui s'enfile dans les encoignures des portes et des fenêtres, le vent qui vient de partout et qui nous conduit on ne sait pas où, et qui cependant manifeste sa présence par sa voix. Jésus révèle à Nicodème une chose très belle, c'est qu'il ne faut pas regarder la vie comme Nicodème la regardait. Il ne faut pas la regarder comme une sorte de succession inéluctable de possibilités d'avenir.

Nous, comme chrétiens, nous pouvons regarder la vie comme une ouverture continuelle, aussi libre et gratuite que le souffle du vent sur cette réalité qui s'appelle le Royaume. Nous vivons quand même dans un monde qui, aujourd'hui, se sent un peu usé et fatigué. Un monde qui est sur la défensive parce que pendant un certain temps, il a cru qu'il s'ouvrirait des portes par le progrès technique, par l'avancée des sciences et aujourd'hui, on en revient ! Il ne faudrait pas que ce soit un pur et simple retour à la sagesse antique. Il ne faut pas que ce soit purement et simplement le fait de constater que pour l'humanité aussi, normalement les portes se ferment, et cela se termine par la crise. Mais il faudrait peut-être voir aussi qu'à travers le destin de chacun, à travers le destin de l'humanité tout entière qui est comme symbolisé par l'espérance de l'Église, il y a effectivement un Esprit qui souffle où il veut, comme il veut, dont nous ne sommes pas les maîtres. Et peut-être que le plus difficile c'est de nous dessaisir de ce vouloir de maîtrise sur notre avenir, pour laisser être l'avenir comme Dieu le veut pour nous.

 

AMEN